Une nouvelle page de l’histoire minière de la République démocratique du Congo est en train de s’écrire. Pour la première fois, du concentré de lithium produit sur le gisement géant de Manono, dans la province du Tanganyika, a quitté le territoire congolais à destination de la Chine. Au-delà de l’événement symbolique, ces premières exportations confirment l’entrée effective de la RDC sur le marché mondial du lithium, tout en renforçant davantage la présence chinoise dans les minerais stratégiques du pays.
Selon cinq sources proches du dossier citées par Reuters le 16 juillet, les expéditions ont commencé dès le mois de juin, conformément au calendrier fixé par Zijin Mining. « Les exportations ont débuté en juin comme prévu », confie une source ayant une connaissance directe des opérations, précisant que l’intégralité de la production est destinée au marché chinois.
Cette étape marque un tournant majeur pour la RDC. Longtemps identifiée comme le premier producteur mondial de cobalt et l’un des principaux fournisseurs de cuivre, elle rejoint désormais le cercle des pays exportateurs de lithium, un minerai devenu indispensable à la fabrication des batteries destinées aux véhicules électriques et aux systèmes de stockage d’énergie.
Une montée en puissance encore progressive
Les premières cargaisons restent toutefois modestes. D’après plusieurs acteurs du secteur interrogés par Reuters, il s’agirait essentiellement d’expéditions d’essai, destinées à valider l’ensemble de la chaîne logistique et industrielle avant une montée en régime de la production.
Les estimations divergent néanmoins. Certains négociants évoquent seulement quelques milliers de tonnes de concentré déjà exportées, tandis que d’autres assurent que plusieurs dizaines de milliers de tonnes ont déjà été produites. Une partie importante de cette production se trouve encore en cours d’acheminement et ne devrait atteindre les ports chinois qu’au mois d’octobre.
Ces différences illustrent le caractère encore transitoire de cette phase de démarrage, après plusieurs mois de retard provoqués par des ajustements techniques nécessaires à la mise en service de l’usine de traitement.
Un corridor logistique construit autour du lac Tanganyika
L’un des défis majeurs du projet Manono réside dans son enclavement.
Pour rejoindre les marchés internationaux, le concentré de lithium parcourt près de 440 kilomètres par camion jusqu’au port de Kalemie. Les cargaisons sont ensuite embarquées sur des navires traversant le lac Tanganyika jusqu’à Kigoma, en Tanzanie, avant d’être transportées par route jusqu’au port de Dar es Salaam, d’où elles prennent la direction de la Chine.
Consciente que la réussite du projet dépend autant de la logistique que de l’exploitation minière, Zijin Mining a progressivement investi dans cette chaîne de transport. Dès novembre 2025, le groupe avait mis en service son premier vraquier, le Golden Voyage No. 1, destiné exclusivement à cette liaison sur le lac Tanganyika. Une flotte supplémentaire est actuellement en construction afin d’accompagner l’augmentation future des volumes exportés.
Un investissement stratégique de près d’un milliard de dollars
Le projet est développé par Manono Lithium SAS, une coentreprise détenue à 61 % par Zijin Mining, via sa filiale Jinxiang Lithium, et à 39 % par la Cominière, société publique représentant les intérêts de l’État congolais.
La première phase du développement représente un investissement évalué à près d’un milliard de dollars, entièrement financé par le groupe chinois.
Conformément aux accords conclus entre les partenaires, Zijin assure la commercialisation de l’ensemble de la production, y compris la quote-part revenant à la Cominière. En contrepartie, l’entreprise publique congolaise perçoit des revenus proportionnels à sa participation sans avoir participé au financement initial du projet.
Des ambitions industrielles mondiales
Le démarrage industriel est plus rapide que prévu.
Dans une communication publiée le 9 juillet, Zijin Mining indique que l’usine de traitement est entrée en production dès le mois de mai 2026, avec près d’un mois d’avance sur le calendrier annoncé.
Le groupe prévoit désormais la mise en service, avant la fin de l’année, du four de conversion ainsi que des installations de transformation aval, permettant de produire des composés de lithium à plus forte valeur ajoutée.
Pour l’exercice 2026, l’objectif est fixé à 30 000 tonnes d’équivalent carbonate de lithium (LCE).
À pleine capacité, l’usine pourra traiter environ 5 millions de tonnes de minerai par an, produire entre 500 000 et un million de tonnes de concentré de spodumène, ainsi qu’environ 95 170 tonnes de sulfate brut de lithium chaque année.
À l’horizon 2028, Zijin ambitionne d’atteindre 130 000 tonnes de LCE par an, soit près de 5 % de la production mondiale, faisant de Manono l’un des plus importants projets de lithium de la planète.
Kinshasa accompagne les premières exportations
Les autorités congolaises suivent de près cette nouvelle filière stratégique.
Le 13 juillet, le ministre du Commerce extérieur, Julien Paluku Kahongya, a reçu à Kinshasa le représentant de Manono Lithium en RDC, Kévin Wang, afin d’examiner les modalités de commercialisation internationale de la production.
Selon le ministère, les échanges ont porté sur les procédures administratives liées aux exportations, alors qu’une partie du concentré est déjà entreposée dans les installations portuaires de Kalemie en attendant son expédition.
Cette implication traduit la volonté des autorités de sécuriser les premiers flux commerciaux d’un minerai appelé à jouer un rôle croissant dans les recettes minières nationales.
Derrière les exportations, un contentieux toujours ouvert
Malgré ces premiers succès industriels, le dossier Manono demeure juridiquement sensible.
Depuis plusieurs années, le projet fait l’objet d’un contentieux opposant la RDC à la société australienne AVZ Minerals, qui conteste la réattribution d’une partie du permis minier.
Le différend a connu plusieurs rebondissements. En mars 2025, un tribunal arbitral de la Chambre de commerce internationale (CCI) avait condamné la Cominière à verser environ 39,1 millions d’euros à AVZ.
Mais depuis, la dynamique judiciaire semble évoluer en faveur de Kinshasa. En mars 2026, AVZ a perdu ses permis d’extension sur une partie de la zone concernée. Un mois plus tard, le tribunal arbitral du CIRDI, rattaché à la Banque mondiale, a levé les mesures provisoires qui imposaient au gouvernement congolais de rétablir les droits revendiqués par la société australienne.
Pour autant, la procédure arbitrale n’est pas définitivement close. Zijin Mining comme la Cominière maintiennent que leurs activités s’exercent dans le strict respect de la législation congolaise et que les opérations industrielles peuvent se poursuivre normalement.
Le lithium, nouveau pilier de la stratégie minière congolaise
Au-delà des volumes encore limités, les premières exportations de Manono traduisent une évolution profonde de la géographie minière congolaise.
Après avoir bâti sa réputation mondiale sur le cuivre et le cobalt, la RDC entend désormais s’imposer parmi les grands producteurs de lithium, un minerai devenu central dans la transition énergétique mondiale.
Cette nouvelle filière offre d’importantes perspectives économiques, mais soulève également plusieurs interrogations : quelle part de la valeur ajoutée sera réellement créée localement ? Jusqu’où la RDC pourra-t-elle développer une industrie de transformation ? Et comment préserver ses intérêts stratégiques face à la montée en puissance des groupes chinois dans les minerais critiques ?
Les premières cargaisons quittant Manono ne constituent donc pas seulement une opération commerciale. Elles symbolisent l’entrée du pays dans une nouvelle compétition mondiale, où le contrôle des minerais critiques est devenu un enjeu économique, industriel et géopolitique majeur.




