Entretien avec Terry Mulligan, directeur de l’innovation environnementale et sociale au sein de l’équipe de philanthropie stratégique du Milken Institute.
Le Milken Institute est un groupe de réflexion à but non lucratif, non partisan, dont le siège se trouve à Santa Monica, avec des bureaux à New York et Washington. À travers son équipe de philanthropie stratégique, l’institution accompagne des particuliers et des fondations afin d’orienter leurs investissements philanthropiques vers un impact plus équitable, durable et transformateur.
À l’approche de la prochaine conférence mondiale du Milken Institute, prévue du 3 au 6 mai, où seront annoncés les lauréats du prix consacré à l’intelligence artificielle et à la fabrication, Terry Mulligan revient pour notre rédaction sur les ambitions du programme Milken-Motsepe et sur les perspectives qu’il ouvre pour l’innovation africaine.
Question : Comment le programme Milken-Motsepe stimule-t-il l’innovation à grande échelle en Afrique ?
Terry Mulligan : Le programme d’innovation Milken-Motsepe repose sur un modèle qui associe capital financier, accompagnement stratégique et mise en réseau. Il ne s’agit pas uniquement de remettre un prix ; nous créons une véritable rampe de lancement pour les entrepreneurs.
Les lauréats bénéficient d’un financement, de mentorat et d’un accès direct à des investisseurs internationaux ainsi qu’à des dirigeants de l’industrie. Cela permet à des entreprises à fort potentiel de transformer des solutions déjà éprouvées en impacts concrets à grande échelle.
Depuis son lancement en 2021, le programme est devenu le plus important prix d’innovation du continent africain. Il a mobilisé plus de 12 000 innovateurs et entrepreneurs issus de 136 pays. Les secteurs concernés — l’AgriTech, la FinTech, l’énergie verte et aujourd’hui l’intelligence artificielle appliquée à la fabrication — ont été sélectionnés en cohérence avec les objectifs de développement durable des Nations unies.
Ce qui distingue réellement notre approche, c’est son caractère inclusif. Le programme est ouvert indépendamment de l’âge, du niveau d’études ou du parcours antérieur. Ce qui compte avant tout, c’est la qualité de la solution et son potentiel d’impact.
Question : Quelle lacune majeure ce programme vient-il combler dans l’écosystème de l’innovation ?
Terry Mulligan : Nous répondons à une inégalité structurelle. Les idées transformatrices existent partout, mais les mécanismes capables de les identifier, de les financer et de les accompagner vers l’échelle restent très inégalement répartis.
Dans les marchés émergents et frontaliers, beaucoup d’innovateurs développent des solutions technologiquement solides et socialement pertinentes. Pourtant, ils manquent souvent de visibilité, de capital et de connexions institutionnelles pour franchir une nouvelle étape.
Le prix Milken-Motsepe a été conçu précisément pour combler cet écart. Nous évaluons les candidats sur la base de la robustesse de leurs solutions, des premiers résultats observés sur le terrain et de leur potentiel d’impact. Cette approche permet d’élargir l’accès à l’innovation et d’offrir une réelle opportunité à des entrepreneurs qui, autrement, resteraient en marge des circuits traditionnels.
Question : Pourquoi avoir choisi de mettre l’accent sur l’intelligence artificielle et la fabrication ?
Terry Mulligan : La fabrication constitue l’un des piliers d’une économie durable. Elle crée des emplois, renforce les chaînes d’approvisionnement et permet aux pays de mieux capter la valeur issue de leurs propres ressources et de leurs marchés.
L’intelligence artificielle introduit une dimension supplémentaire. La question centrale de cette édition est simple : comment utiliser l’IA pour répondre à des défis industriels concrets, améliorer la productivité, réduire les pertes et favoriser une croissance économique plus inclusive ?
Pour l’Afrique, cette perspective est particulièrement stratégique. Le continent a l’opportunité de ne pas reproduire mécaniquement les trajectoires industrielles d’autres régions. Avec les bons investissements, les bons partenariats et les bonnes technologies, il est possible de bâtir dès aujourd’hui des modèles de production plus durables, plus compétitifs et plus inclusifs.
Si cette dynamique se confirme, les effets iront bien au-delà de la performance d’entreprises individuelles. Elle contribuera à renforcer les chaînes de valeur, à créer des emplois qualifiés, à stimuler la production locale et à donner aux innovateurs africains une place centrale dans l’industrie de demain.
Question : Quelles tendances majeures observez-vous parmi les finalistes de cette année ?
Terry Mulligan : Une tendance se dégage nettement : l’intelligence artificielle est mobilisée pour résoudre des problèmes très concrets, avec des retombées économiques et sociales mesurables.
Les finalistes proviennent notamment du Cameroun, du Rwanda, de la Tanzanie, des Émirats arabes unis et du Royaume-Uni.
Parmi eux, BleagLee utilise l’intelligence artificielle pour transformer les déchets plastiques, électroniques et agricoles en matériaux à haute valeur ajoutée, notamment des filaments d’impression 3D et du biocarbone.
Freshpack Technologies développe des systèmes de stockage frigorifique alimentés par l’IA afin de réduire les pertes alimentaires sur les marchés ruraux et informels africains.
Spiro travaille à rendre la mobilité électrique plus accessible sur plusieurs marchés africains.
Digitech Oasis automatise les opérations logistiques et d’entreposage grâce à l’intelligence artificielle et à la robotique.
Enfin, Toto Safi développe une plateforme circulaire de fabrication textile permettant à des coopératives dirigées par des femmes de produire des articles d’hygiène réutilisables.
Ce qui est remarquable, c’est que nous ne sommes pas face à des technologies spéculatives. Ce sont des entreprises déjà actives sur le terrain, qui répondent à des défis industriels réels.
Question : Comment garantissez-vous que ces innovations produisent un impact concret au-delà du financement ?
Terry Mulligan : Le prix va bien au-delà d’un simple soutien financier.
Tous les demi-finalistes — y compris ceux qui ne remportent pas de prix — bénéficient d’un accompagnement structuré : coaching de présentation, formation médiatique, accès à des certifications gratuites et à des ressources spécialisées.
Jusqu’à présent, le programme a déjà fourni plus de 1 800 heures de mentorat et de renforcement des capacités.
Le financement joue aussi un rôle de signal de crédibilité. Les précédentes distinctions ont permis de mobiliser plus de 31 fois leur valeur initiale en financements complémentaires. Cela signifie que la reconnaissance institutionnelle facilite ensuite l’accès à des capitaux beaucoup plus importants.
Par ailleurs, notre réseau regroupe aujourd’hui plus de 12 000 membres, dont plus de 75 % basés en Afrique subsaharienne. Grâce à cette dynamique, les innovations soutenues ont touché plus de 275 millions de personnes à travers la couverture médiatique, tandis que plus d’un million d’acteurs — agriculteurs, consommateurs, institutions publiques et entreprises — ont été directement servis.
Question : Quel rôle jouent les partenariats intersectoriels dans cet écosystème ?
Terry Mulligan : Ils sont fondamentaux.
Une entreprise peut disposer d’une technologie remarquable, mais sa montée en puissance dépend d’un ensemble de conditions : des clients prêts à adopter la solution, des investisseurs capables d’accompagner sa croissance, des cadres réglementaires clairs et des partenaires locaux qui connaissent les réalités du terrain.
Les entreprises soutenues par le prix Milken-Motsepe ne sont plus au stade de l’idée. Elles ont déjà démontré une traction. La question n’est donc plus de savoir si la technologie fonctionne, mais si elle peut être adoptée, financée, validée réglementairement et adaptée à grande échelle.
Notre rôle consiste précisément à rapprocher ces différents acteurs. Le financement est important, mais la valeur stratégique réside aussi dans la crédibilité, la visibilité et la qualité des relations créées autour des entreprises.
Question : Comment les prix d’innovation peuvent-ils influencer le développement de l’Afrique et d’autres marchés similaires ?
Terry Mulligan : Les prix d’innovation ne récompensent pas seulement de bonnes idées. Ils contribuent à redéfinir qui est visible, qui est soutenu et quelles solutions sont considérées comme crédibles.
L’investissement traditionnel part souvent d’institutions établies, de réseaux connus et de zones géographiques familières. Les prix, eux, partent d’un défi concret et ouvrent la compétition à un éventail beaucoup plus large d’entrepreneurs.
Dans des marchés où l’accès au capital reste limité, cette différence est majeure.
Même lorsqu’un seul lauréat est désigné, tout le processus permet de faire émerger de nombreuses solutions et d’identifier les grandes tendances d’un secteur. Cela aide les investisseurs à repérer des entreprises qu’ils n’auraient pas nécessairement vues autrement.
En définitive, les prix servent de pont. Ils ne remplacent ni les politiques publiques, ni les infrastructures, ni l’investissement de long terme. Mais ils relient plus efficacement ces différents éléments en identifiant plus tôt les talents, en validant des solutions concrètes et en mobilisant autour d’elles les partenaires appropriés.
Repères
Les lauréats du prix consacré à l’intelligence artificielle et à la fabrication seront annoncés lors de la conférence mondiale du Milken Institute Global Conference, organisée du 3 au 6 mai.
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