Premier producteur mondial de cobalt, la République démocratique du Congo continue d’exporter l’essentiel de sa production sous forme d’hydroxyde. Alors que Kinshasa veut imposer une transformation locale, l’histoire industrielle du pays rappelle une réalité embarrassante : la RDC savait déjà raffiner son cobalt. Elle a simplement perdu cette capacité au moment où le métal devenait stratégique.
À Kolwezi, le cobalt sort encore du sous-sol congolais avant de prendre la route de l’étranger. Dans les usines de la Copperbelt, le minerai est extrait, concentré puis transformé en hydroxyde contenant généralement entre 28 % et 38 % de cobalt. Mais l’étape suivante — celle qui permet notamment de produire du sulfate de cobalt destiné aux chaînes de valeur des batteries — se fait principalement hors du territoire national.
Le paradoxe est saisissant. La RDC fournit environ les trois quarts du cobalt minier mondial, mais ne dispose toujours pas, en avril 2026, d’une capacité industrielle commerciale de production de sulfate de cobalt ou de cobalt métal de qualité batterie. Autrement dit, le pays qui contrôle l’amont de la chaîne de valeur reste largement absent de ses segments les plus rémunérateurs.
Et ce n’est pas faute d’avoir essayé.
Une vieille histoire de minerai qui part ailleurs
Le scénario est presque aussi ancien que l’industrie minière congolaise.
Créée en 1906, l’Union minière du Haut-Katanga découvre rapidement que le cobalt constitue un sous-produit stratégique du cuivre. Dès 1925, les concentrés congolais sont expédiés vers l’usine d’Olen, en Belgique, pour y être traités.
Le principe est alors établi : extraire au Katanga, valoriser ailleurs.
La colonie tentera pourtant progressivement de remonter cette chaîne. À Kolwezi, l’installation de Luilu est mise en service en 1960-1961 pour traiter les minerais cupro-cobaltifères. La transformation locale n’est donc pas une ambition née avec les batteries électriques et la transition énergétique. Elle faisait déjà partie de la stratégie industrielle du Congo à la veille de l’indépendance.
En 1960, l’UMHK produit ainsi 300 675 tonnes de cuivre et 8 222 tonnes de cobalt.
Quelques décennies plus tard, la Gécamines atteint son apogée. En 1986, elle produit 476 033 tonnes de cuivre et 14 500 tonnes de cobalt, avec environ 36 000 employés. Entre 1967 et 1985, l’entreprise représente alors une part considérable des recettes d’exportation et des recettes publiques du pays.
Le cobalt congolais est déjà une puissance économique.
Mais cette puissance repose sur une industrie qui va progressivement se désagréger.
De la puissance industrielle à la disparition du raffinage
L’effondrement de la production minière au début des années 1990 fragilise l’ensemble de l’appareil industriel. La chute est vertigineuse : la production de cuivre passe de 476 000 tonnes en 1986 à seulement 32 412 tonnes en 1994.
Le cobalt suit la même trajectoire.
Les chiffres de l’USGS racontent à eux seuls cette désindustrialisation. En 2015, alors que la RDC produit environ 72 000 tonnes de cobalt minier, elle en raffine encore 3 141 tonnes. Un an plus tard, la production raffinée tombe à 50 tonnes. Elle remonte à 120 tonnes en 2017, puis retombe à 60 tonnes en 2018.
En 2019, c’est terminé.
Zéro tonne de cobalt raffiné produite industriellement en RDC.
La situation est d’autant plus paradoxale que la production minière congolaise continue, elle, de progresser. Le pays devient progressivement indispensable à l’industrie mondiale du cobalt tout en perdant la capacité de valoriser lui-même son minerai.
Pendant que la RDC abandonne le raffinage, la Chine consolide sa domination.
Sa part du cobalt raffiné mondial passe d’environ 53 % en 2015 à 67 % en 2019, avant d’atteindre environ 80 % en 2023. En 2025, elle demeure proche de 80 %.
Le cobalt est extrait au Congo, mais une part croissante de sa valeur industrielle est captée en Chine.
1973-1984 : Kinshasa a déjà livré cette bataille
Ce qui frappe dans le débat actuel, c’est qu’il ressemble étrangement à celui des années 1970 et 1980.
En 1973, l’accord de Munich accorde à l’usine belge de Hoboken une place centrale dans le raffinage de la production minière du Shaba. La Gécamines reste alors largement dépendante de cette infrastructure extérieure.
Onze ans plus tard, l’accord dit de Lubumbashi vient rebattre les cartes.
La part du cuivre raffiné localement passe de 30 % à 50 %. La part traitée par Hoboken est réduite. Son exclusivité d’affinage prend fin et ses prix sont renégociés.
Le débat est alors déjà posé : pourquoi exporter un minerai que l’on peut transformer sur place ?
Quarante ans plus tard, la question revient, presque intacte.
À une différence près : en 1984, le Zaïre possède encore un appareil industriel capable de peser dans la négociation. En 2026, la RDC doit reconstruire une partie de cette capacité.
Le paradoxe chinois
C’est ici que se situe l’un des principaux obstacles à la transformation locale.
Les grands groupes qui contrôlent une partie importante de la production congolaise disposent déjà, en Chine, des infrastructures nécessaires pour transformer le cobalt.
CMOC et Huayou constituent les exemples les plus emblématiques de cette intégration. Ils disposent à la fois d’un accès direct au minerai congolais et de capacités industrielles en aval.
Pour ces groupes, la logique économique est relativement simple : pourquoi investir plusieurs centaines de millions de dollars dans une nouvelle capacité de raffinage en RDC lorsqu’une infrastructure existe déjà en Chine ?
Le problème de Kinshasa n’est donc pas uniquement technologique.
Il est aussi capitalistique, industriel et actionnarial.
L’État congolais peut imposer des obligations réglementaires, relever les taxes ou restreindre les exportations. Mais une interdiction d’exporter ne crée pas, à elle seule, une usine.
C’est toute la difficulté de la politique actuelle.
Treize ans d’interdictions… et toujours pas d’usine de sulfate
Depuis plus d’une décennie, Kinshasa tente de pousser les opérateurs à transformer davantage sur place.
L’interdiction d’exporter les concentrés de cuivre et de cobalt est instaurée en avril 2013. Elle est ensuite levée en mars 2019, réintroduite en mai 2021, puis régulièrement assouplie par des dérogations.
En juin 2026, le gouvernement réédicte une nouvelle interdiction par arrêté interministériel.
Le problème est que la répétition de la norme ne produit pas automatiquement l’investissement.
Le Code minier de 2018 avait pourtant renforcé l’ambition. Le cobalt, le germanium et le coltan sont classés comme substances minérales stratégiques, faisant passer leur redevance de 3,5 % à 10 %. L’article 108 bis impose par ailleurs le traitement des substances minérales sous forme de produits marchands dans des installations établies sur le territoire national.
L’article 342 bis accorde même un délai de trois ans aux titulaires existants pour se conformer à cette obligation.
L’échéance arrive en mars 2021.
Mais l’usine de sulfate de cobalt tant attendue ne sort toujours pas de terre.
Le vrai gisement : la négociation commerciale
Faut-il pour autant conclure que la transformation locale est une illusion ?
Pas nécessairement.
Mais il faut peut-être revoir l’ordre des priorités.
Le premier gain pourrait ne pas venir d’une gigantesque usine métallurgique. Il pourrait être beaucoup plus immédiat : mieux vendre ce que la RDC produit déjà.
Aujourd’hui, l’hydroxyde de cobalt congolais est payé avec une décote importante par rapport au prix du métal. Selon les estimations avancées dans ce dossier, porter la payabilité de 77 % à 90 % permettrait de récupérer environ 644 millions de dollars supplémentaires par an, sans construire une seule usine.
À l’échelle d’un État dont les besoins en infrastructures, en énergie et en services publics sont immenses, l’enjeu est considérable.
La transformation industrielle reste évidemment nécessaire. Mais elle ne doit pas masquer une question plus immédiate : combien de valeur la RDC abandonne-t-elle déjà dans ses contrats de vente ?
Transformer, oui. Mais à quel prix ?
La transformation locale est souvent présentée comme la solution miracle : créer des emplois, augmenter les recettes fiscales et développer une industrie congolaise.
Les chiffres invitent toutefois à davantage de nuance.
La Banque mondiale estime que 500 millions de dollars de production transformée peuvent générer entre 1 300 et 2 000 emplois et environ 9 millions de dollars de recettes fiscales annuelles.
Ces chiffres ne condamnent pas la transformation locale. Ils montrent simplement que celle-ci doit être évaluée selon son rendement économique réel.
Construire une raffinerie coûte cher. Il faut de l’électricité compétitive, des infrastructures logistiques, de l’eau industrielle, une fiscalité stable, des financements longs et surtout un marché suffisamment sécurisé pour amortir l’investissement.
Or la RDC se retrouve face à un autre paradoxe : elle veut obliger les opérateurs à investir alors que ceux-ci disposent déjà de capacités excédentaires ailleurs.
La question n’est plus de savoir si la RDC peut transformer
L’histoire industrielle congolaise apporte une réponse claire : oui, la RDC sait transformer ses minerais.
Elle l’a fait à Luilu et à Shituru. Elle disposait d’une industrie métallurgique capable de produire du cobalt raffiné. Elle a même, dans les années 1980, renégocié les conditions de raffinage avec ses partenaires étrangers.
Ce qui a disparu n’est donc pas seulement une usine.
C’est un écosystème industriel.
La transformation locale du cobalt nécessitera donc davantage qu’une interdiction d’exportation. Elle exigera une politique industrielle cohérente : sécurisation énergétique, infrastructures, financement, stabilité réglementaire, contrats de long terme, accès au marché et participation congolaise au capital.
La RDC pourrait aussi utiliser sa position exceptionnelle dans l’offre mondiale de cobalt pour négocier avec les groupes miniers une véritable stratégie de filière : extraction, raffinage, précurseurs, matériaux de batteries et, à terme, fabrication industrielle.
Mais pour y parvenir, Kinshasa devra répondre à une question qui dépasse largement le cobalt :
veut-elle seulement contrôler le minerai, ou veut-elle réellement contrôler la valeur créée autour du minerai ?
Car depuis un siècle, le scénario reste presque inchangé.
Le minerai est congolais.
La valeur ajoutée, elle, voyage.
Et en 2026, alors que le cobalt est devenu l’un des métaux emblématiques de la transition énergétique mondiale, la RDC ne peut plus se contenter d’être le premier producteur d’une matière première dont les principaux profits industriels sont captés ailleurs.




