Douze heures de travail sans petit-déjeuner, un même plat de foufou au poisson salé chaque midi, un salaire de 800 000 francs congolais et un hôpital qui ne fait que peser et prendre la température. Un employé congolais de Manono Lithium, la coentreprise sino-congolaise qui exporte depuis juin le premier lithium de la RDC, raconte à MINES.CD son quotidien dans le Tanganyika. Un récit qui tranche avec les promesses faites à Manono.
Il est 6 h 45 lorsqu’il franchit l’entrée du site. Il n’a rien avalé depuis la veille. « Une fois arrivé au service, c’est direct le boulot qui commence, sans même un petit-déjeuner pour commencer la journée », confie-t-il. Notre interlocuteur, qui a requis l’anonymat par crainte de représailles, travaille depuis plusieurs mois pour Manono Lithium SAS. Il a quitté le Haut-Katanga pour rejoindre ce projet présenté comme une chance historique pour Manono. Aujourd’hui, il dresse un bilan amer : « Le travail est censé m’apporter la liberté, mais ce travail m’apporte des regrets amers tous les jours. »
Douze heures par poste, en rotation « 2-2-2 »
Les agents travaillent selon un cycle dit « 2-2-2 » : deux jours de travail, deux nuits, puis deux jours de repos. Chaque poste dure douze heures, de 7 h à 20 h pour le service de jour selon notre source.
Le travail de nuit, pourtant éprouvant, ne serait compensé que par une prime de 3 000 francs congolais. « C’est le seul avantage », résume-t-il. Les congés, eux, ne sont accordés qu’après une année complète de service, pour une durée de dix-huit jours.
Un contrat signé, un traitement de journalier

Notre source affirme avoir signé directement un contrat de travail avec Manono Lithium. Pourtant, explique-t-il, les agents sont gérés « comme des journaliers », à travers un système de pointage. Une situation qui, selon lui, prive les travailleurs de la stabilité et des avantages attachés à un emploi sous contrat.
800 000 francs congolais par mois, payés en francs, retirés en dollars
Le salaire mensuel avancé est de 800 000 francs congolais. Une somme qui, dans le Tanganyika où les prix sont élevés, suffit à peine à survivre. « Je n’ai rien pu mettre de côté », dit-il.
À cela s’ajoute une perte de change : les salaires sont versés en francs congolais, mais les retraits à la banque se font en dollars, ce qui, selon notre source, réduit encore le montant réellement perçu. Le paiement intervient le 5 du mois suivant, un délai que les travailleurs jugent trop long.
Le même plat chaque midi
Le repas est un autre point de crispation. Chaque jour à midi, « sans exception », les agents reçoivent le même menu : du foufou accompagné de poisson salé, décrit comme « minuscule et immangeable ». Aucun repas n’est servi le matin. Notre source affirme que cette alimentation provoque des maladies parmi les travailleurs, dans un métier qu’il qualifie de « si dur ».
Un hôpital sans matériel d’examen

En cas de maladie, les agents sont orientés vers une structure de santé conventionnée qui, selon le témoignage, ne dispose d’aucun équipement d’analyse. « Les seuls examens qu’on y fait, c’est la prise du poids et de la température », affirme-t-il.
Le transport du personnel pose également problème : les bus utilisés par l’entreprise seraient en très mauvais état.
« Le jour et la nuit » avec les expatriés chinois
Le contraste avec le traitement réservé au personnel chinois nourrit un profond sentiment d’injustice. Selon notre interlocuteur, les employés chinois perçoivent entre 8 000 et 12 000 dollars par mois, bénéficient d’une alimentation complète (viande, fruits, légumes) et travaillent six mois avant de prendre un mois de repos. « Le traitement entre les Chinois et moi, c’est vraiment le jour et la nuit », lâche-t-il.
La Lukushi, victime collatérale

Au-delà des conditions de travail, notre source accuse l’entreprise de ne pas respecter les normes environnementales et d’avoir fait sécher la rivière Lukushi. « Ils font ce qu’ils veulent et personne n’est là pour défendre la cause des Congolais ou de la ville de Manono », déplore-t-il.
Cette inquiétude n’est pas isolée. En octobre, l’Agence France-Presse rapportait, en citant des habitants, que la Lukushi, qui traverse le territoire, avait été détournée pour les besoins de l’extraction. Le même reportage relevait que des mineurs employés par des opérateurs étrangers dénonçaient de longues journées et des rémunérations faibles, souvent inférieures à 200 dollars par mois. L’administrateur du territoire y rappelait aussi que Manono n’a ni eau potable ni électricité.
Ce que réclament les travailleurs
• L’amélioration générale des conditions de travail et la reconnaissance du travail de nuit avec tous les avantages prévus.
• La fin de la gestion « comme des journaliers » et le respect du statut contractuel.
• Des salaires revus et fixés en dollars.
• Un petit-déjeuner et un repas de midi consistants et équilibrés.
• La prise en charge du voyage des agents pendant leur congé, beaucoup venant de Lubumbashi ou de Kolwezi.
• Une assurance maladie dans un hôpital moderne et équipé.
• Le paiement des salaires au plus tard le 25 du mois.
• Des bus de transport en bon état.
Un projet stratégique, des retombées contestées
Manono Lithium SAS est détenue à 54,9 % par le groupe chinois Zijin Mining, à 35,1 % par l’entreprise publique Cominière et à 10 % par l’État congolais, selon Reuters. Son usine de traitement a démarré en mai 2026, un mois avant le calendrier prévu, et les premières exportations de concentré de lithium ont commencé en juin, entièrement à destination de la Chine, via Kalemie et la Tanzanie. Zijin vise 30 000 tonnes d’équivalent carbonate de lithium à Manono pour 2026, et prévoit une unité de raffinage d’ici décembre.
Pour les travailleurs congolais qui font tourner ce site, la promesse d’un lithium qui « changerait Manono » reste, pour l’heure, très loin de leur assiette.
Olito MUKINZI




