De 123 dollars le gramme à Manguredjipa à près de 155 dollars sur le marché international, l’or extrait dans les zones sous influence des Forces démocratiques alliées (ADF), au Nord-Kivu, traverse une chaîne commerciale où chaque intermédiaire prélève sa marge. Dans son rapport Gold-Backed Brutality, publié en octobre 2026, l’ONG américaine The Sentry décrit un circuit reliant les sites miniers du secteur des Bapere, dans le territoire de Lubero, aux maisons d’achat de Butembo, aux affineurs ougandais et aux opérateurs basés à Dubaï. Une filière dans laquelle une part importante de la valeur ajoutée est réalisée hors de la République démocratique du Congo (RDC).
Les prix relevés par The Sentry le 22 janvier 2026 permettent de suivre la progression de la valeur du métal précieux à chaque étape, depuis son achat dans les zones de production jusqu’à son arrivée sur le marché international.
De Manguredjipa à Dubaï, une chaîne de marges successives
Tout commence dans les puits aurifères du secteur des Bapere, en territoire de Lubero. L’or est acheté par des négociants de Manguredjipa, puis revendu aux maisons d’achat de Butembo. Il rejoint ensuite les circuits d’exportation vers l’Ouganda, où des affineurs le traitent avant de le céder à des opérateurs basés à Dubaï.
Les prix relevés par The Sentry illustrent cette progression :
Étape de la filière Prix estimé du gramme Gain à l’étape

Cette progression met en évidence les marges successives réalisées au fil du circuit commercial. Entre le prix d’achat à Manguredjipa et le cours international, le gramme gagne environ 32 dollars, soit près de 26 % de son prix initial.
Près de 13,6 millions de dollars captés hors de la RDC
Selon un calcul de MINES.CD fondé sur les prix présentés par The Sentry, environ 17 dollars par gramme seraient captés à l’étranger une fois l’or sorti de Butembo.
Rapportée à une production annuelle estimée à 800 kilogrammes dans les sites aurifères sous influence des ADF autour de Manguredjipa, cette différence représenterait près de 13,6 millions de dollars par an.
Ce montant, qui constitue une estimation fondée sur les prix observés et les volumes de production avancés, dépasse de plus du double les quelque 6,4 millions de dollars de marges annuelles estimées pour les négociants locaux.
La répartition de la valeur souligne ainsi un enjeu économique majeur pour la RDC : alors que l’or est extrait sur son territoire, une part substantielle des gains commerciaux est réalisée au-delà de ses frontières. Cette situation soulève également la question du contrôle des circuits d’achat, d’exportation et de transformation du métal précieux, particulièrement lorsque sa production provient de zones affectées par les activités de groupes armés.
Les comptoirs agréés au cœur des risques de blanchiment
Au-delà du partage des marges, The Sentry met en cause la porosité des circuits commerciaux officiels face à l’or issu des zones contrôlées par des groupes armés.
Selon les sources de l’ONG, au moins 30 des 54 acheteurs d’or encore actifs à Manguredjipa en mars 2026 achetaient en connaissance de cause du métal provenant de sites contrôlés par les ADF ou par d’autres groupes armés.
Ces acheteurs réaliseraient des marges comprises entre 6 et 8 dollars par gramme avant de revendre leur production à des comptoirs officiellement agréés à Butembo. L’or serait ensuite acheminé vers des raffineries installées en Ouganda.
Les autres acheteurs ne feraient pas davantage de distinction entre l’or issu de zones affectées par les conflits et celui présenté comme provenant de sources légitimes. Ils l’expédieraient directement vers l’Ouganda, où les mécanismes de traçabilité seraient, selon The Sentry, insuffisants et faciles à contourner.
Ces éléments mettent en lumière les limites des dispositifs de contrôle lorsqu’ils ne permettent pas d’établir avec suffisamment de fiabilité l’origine du métal commercialisé. Le passage par des comptoirs agréés ne garantit pas, à lui seul, que l’or provient de sites exempts de liens avec des groupes armés.
L’Ouganda, plaque tournante d’un commerce aurifère régional
Le rôle de l’Ouganda apparaît central dans cette chaîne. Malgré une production aurifère domestique limitée, le pays a exporté en 2025 pour environ 6,4 milliards de dollars d’or, selon Business Insider Africa. Reuters avance, pour sa part, un montant de 5,8 milliards de dollars. Ces exportations étaient destinées en grande majorité aux Émirats arabes unis.
Pour The Sentry, une part substantielle de cet or proviendrait de l’est de la RDC, ce qui souligne l’importance des flux transfrontaliers dans le commerce régional du métal précieux.
La différence entre les estimations de Business Insider Africa et de Reuters rappelle toutefois que les montants rapportés dépendent des données et des méthodes de calcul retenues. Elle ne remet pas en cause, à elle seule, le constat central du rapport : l’Ouganda occupe une place importante dans les circuits d’exportation de l’or régional.
La traçabilité, un enjeu économique et sécuritaire
Le parcours de l’or de Bapere à Dubaï illustre l’imbrication entre exploitation minière, commerce transfrontalier et financement des groupes armés dans l’est de la RDC. Lorsque des négociants achètent de l’or provenant de sites sous influence armée et que celui-ci rejoint les circuits commerciaux ordinaires, la distinction entre production légale et or de conflit devient particulièrement difficile à établir.
Pour les autorités congolaises et leurs partenaires, l’enjeu consiste donc à renforcer les contrôles sur l’origine de l’or, les opérations d’achat et les circuits d’exportation, tout en examinant le rôle des intermédiaires qui facilitent son acheminement vers les marchés internationaux.
Derrière chaque gramme d’or, la question ne se limite pas à son prix de vente : elle concerne aussi l’origine du métal, la répartition des revenus et les bénéficiaires d’une chaîne commerciale susceptible, selon The Sentry, de contribuer au financement des ADF.
Olito MUKINZI




