Premier producteur mondial de cobalt, la République démocratique du Congo (RDC) tente depuis 2025 de reprendre la main sur sa filière stratégique : suspensions des exportations, quotas, interdiction des concentrés… Kinshasa multiplie les leviers réglementaires pour retenir davantage de valeur sur son territoire. Derrière cet activisme, une faiblesse structurelle persiste : la chaîne de transformation congolaise reste largement inachevée.
Sur le papier, la RDC est incontournable : selon l’US Geological Survey (USGS), le pays a produit environ 230 000 tonnes de cobalt en 2025, soit près de 73% de la production mondiale. Mais cette domination minière ne se traduit pas en valeur ajoutée locale. La chaîne de valeur s’arrête essentiellement à l’hydroxyde de cobalt (28–38% de teneur), exporté vers l’Asie ; il n’existe pas encore d’usine commerciale produisant du sulfate de cobalt, des précurseurs de cathode, ni des cellules de batteries en RDC.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que la RDC a réussi, dans la filière cuivre, à franchir plusieurs étapes de transformation : près de 80% du cuivre exporté l’est désormais sous forme de cathodes à 99%, grâce au développement des unités SX-EW depuis les années 2010. La différence tient à la nature des marchés : la cathode de cuivre est un produit standardisé, facilement négociable, tandis que le sulfate de cobalt répond à des spécifications industrielles précises et s’insère dans une chaîne dominée par quelques acteurs asiatiques.
Depuis 2025, Kinshasa a choisi d’agir directement sur l’offre pour forcer la transformation locale. Après la suspension des exportations en février puis en septembre 2025, un système de quotas a été introduit en octobre, avec un plafond annuel de 96 600 tonnes pour 2026–2027. Le 29 juin 2026, un arrêté interministériel a interdit l’exportation des concentrés de cuivre et de cobalt, avec des dérogations possibles d’un an et une taxe de 55% sur certains sous-produits.
Les chiffres témoignent de l’ampleur du choc : les exportations de cobalt sont passées de 198 777 tonnes en 2024 à 44 338 tonnes en 2025, soit une baisse de près de 78%. Dans le même temps, la production nationale annoncée par la CTCPM pour 2025 atteint 100 015 tonnes, laissant plus de 55 000 tonnes de cobalt « retenues » sur le territoire. Mais stocker du cobalt n’est pas le transformer, et la répartition des quotas illustre la concentration de la filière entre quelques grands opérateurs.
Cependant, une faiblesse majeure fragilise le dispositif : les divergences statistiques entre institutions. Pour 2025, la CTCPM évoque 100 015 tonnes, un bulletin provisoire 44 543 tonnes, l’Institut national de la statistique 201 000 tonnes, et l’USGS 230 000 tonnes. Ces écarts, qui peuvent atteindre un facteur cinq, s’expliquent par des méthodologies différentes, mais ils posent un problème de gouvernance : comment fixer des quotas pertinents ou mesurer la valeur ajoutée captée sans données fiables et partagées ?
La RDC a franchi une première étape en démontrant qu’elle pouvait perturber les flux mondiaux de cobalt et imposer de nouvelles règles aux grands producteurs. Mais perturber le marché n’est pas encore industrialiser la filière. Le véritable succès se mesurera à la capacité du pays à convertir cette matière en emplois industriels, en recettes fiscales durables, en technologies et en produits à plus forte valeur ajoutée.
En 2026, la RDC a clairement commencé à reprendre la main sur son cobalt, mais elle n’a pas encore construit l’industrie capable de transformer cette nouvelle puissance minière en puissance industrielle. Kinshasa doit éviter de confondre souveraineté minière et souveraineté industrielle : la première contrôle l’accès à la ressource, la seconde maîtrise les technologies, les capitaux, les normes et les marchés. C’est précisément là que se jouera la prochaine bataille.




