En quelques années, le paysage minier congolais bascule. Le modèle bâti autour de la Gécamines s’effondre, l’État perd progressivement la maîtrise de plusieurs de ses régions les plus riches et les minerais deviennent l’un des enjeux centraux des conflits qui déchirent le pays. Les années 1990 ouvrent ainsi une séquence où la guerre redessine profondément l’économie minière.
La chute du régime de Mobutu marque le début de cette rupture. La première guerre du Congo (1996-1997) conduit Laurent-Désiré Kabila au pouvoir. Mais l’accalmie est de courte durée. Dès 1998, un nouveau conflit éclate. Les armées rwandaise, ougandaise et burundaise occupent de larges portions de l’Est du pays, où se concentrent une partie des ressources minières les plus convoitées.

Dans ce contexte, la Gécamines poursuit son déclin. Déjà affaiblie depuis la fin des années 1980, l’entreprise voit sa production de cuivre tomber sous les 50 000 tonnes par an à la fin de la décennie. L’ancienne vitrine de la puissance industrielle congolaise cesse progressivement d’être le cœur du secteur minier.

À l’Est, une autre réalité s’impose. Là où l’autorité de l’État recule, l’exploitation des ressources échappe à tout contrôle public. Les minerais alimentent désormais des circuits parallèles qui prospèrent au rythme du conflit.
Cette économie de guerre est mise en lumière par le Groupe d’experts des Nations unies. Dans un rapport publié le 16 avril 2001, celui-ci décrit un pillage systématique du coltan, de la cassitérite, de l’or, des diamants, du cuivre et du cobalt, organisé par des groupes armés, des armées étrangères et des réseaux qualifiés « d’élite ». Le rapport final publié en 2002 identifie environ 125 sociétés et individus impliqués dans ces activités et décrit un réseau d’une trentaine d’hommes d’affaires, de responsables politiques et de militaires comme les principaux bénéficiaires d’un détournement à grande échelle des actifs miniers congolais.

Les chiffres traduisent l’ampleur du phénomène. Entre 1998 et 2001, près de 13 millions de carats de diamants transitent par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi. Dans le même temps, le gouvernement congolais estime à environ 10 milliards de dollars les pertes subies par l’État.

Sur le terrain, une autre transformation s’opère. Avec l’effondrement de l’économie industrielle, l’exploitation artisanale devient pour de nombreux Congolais un moyen de subsistance. Dès 1998, le Fonds monétaire international estime qu’un cinquième de la population dépend directement ou indirectement de cette activité. Quelques mois plus tard, en février 1999, l’exploitation artisanale est officiellement autorisée sur 44 sites au Katanga. La région compterait alors entre 70 000 et 150 000 creuseurs, travaillant le plus souvent sans véritable encadrement ni équipements de sécurité.

Cette décennie ne se résume pas à une baisse de la production ou à une succession de conflits. Elle consacre une rupture plus profonde : celle entre l’immense richesse du sous-sol congolais et la capacité de l’État à en tirer des revenus. Alors que la Gécamines représentait jusqu’en 1990 près d’un tiers des recettes publiques, la contribution du secteur minier s’effondre après la guerre pour atteindre seulement 0,18 %, contre 22 % pour un pays comme le Botswana.
Dans cette économie de crise, Laurent-Désiré Kabila finance lui-même une partie de l’effort de guerre de 1996-1998 en cédant des parts des droits miniers de la Gécamines à des partenaires privés étrangers. Un choix dicté par les circonstances, mais qui marque aussi la fin d’un modèle. Le temps de la grande entreprise publique touche à sa limite ; celui de la privatisation du secteur minier est désormais engagé.




