Alors que la Minière de Bakwanga (MIBA) reste à l’arrêt depuis plusieurs années, malgré plusieurs annonces de relance, l’ancien ministre des Finances Nicolas Kazadi appelle à une refonte profonde du modèle économique de l’entreprise. Intervenant lors d’un entretien avec le confrère Stanis Bujakera dans un Space sur X (ex-Twitter), il a assumé la responsabilité historique de l’État dans la situation actuelle, tout en insistant sur la nécessité d’adapter la MIBA à un marché mondial du diamant durablement déprimé et à l’émergence de nouvelles opportunités dans le cobalt et le cuivre.
Un diamant naturel sous pression
Pour Nicolas Kazadi, la situation actuelle de la MIBA est d’abord le produit d’un lourd héritage. Sous Mobutu, l’entreprise n’aurait jamais bénéficié d’investissements suffisants ni d’une véritable diversification. Elle aurait ensuite été, selon ses propres termes, « tuée » durant les années Kabila, marquées par une exploitation résiduelle et la signature de contrats qu’il juge « très mauvais ».
Au-delà de cet héritage, l’ancien ministre pointe toutefois une contrainte externe majeure : le marché mondial du diamant naturel a profondément changé. La faiblesse persistante des cours, le recul de la demande et la concurrence croissante du diamant synthétique compliquent toute relance fondée sur le modèle historique de la MIBA.
Les chiffres récents illustrent cette pression.
En 2026, les diamants de laboratoire représenteraient déjà entre 20 et 25 % des ventes mondiales en volume, contre une part quasi nulle en 2015, et pourraient atteindre 30 à 40 % d’ici 2030. L’indice IDEX des diamants naturels aurait, quant à lui, perdu près de 50 % de sa valeur depuis son pic de mars 2022. Par ailleurs, la production mondiale de diamants bruts serait tombée, en 2025, sous la barre des 100 millions de carats, une première depuis plus de vingt ans.
La concurrence provient notamment de la Chine et de l’Inde, devenues des pôles majeurs de production et de transformation des diamants synthétiques. En avril 2026, l’Inde aurait exporté 1,4 million de carats de pierres synthétiques, contre 1,3 million de carats de diamants naturels.
Plus de 60 % de la production mondiale de diamants de laboratoire proviendrait désormais de Chine, dont le marché global serait évalué à plus de 18 milliards de dollars.
Face à cette offensive, les producteurs africains de diamants naturels, dont la RDC, ont annoncé en 2025 la mise en place d’un fonds commun destiné à financer des campagnes de promotion mettant en avant la rareté et l’origine naturelle de leurs pierres. Plusieurs analystes estiment toutefois que ces mesures restent insuffisantes pour inverser durablement la tendance.
Le pari du cobalt et du cuivre pour réinventer la MIBA
Dans ce contexte, Nicolas Kazadi écarte l’idée d’une simple remise en route de la MIBA telle qu’elle existait auparavant. Il plaide plutôt pour une « transformation profonde » intégrant de nouveaux produits au-delà du seul diamant, ainsi que de nouvelles formes de partenariats.
Son argument s’appuie notamment sur une réalité observée sur le terrain : l’exploitation artisanale du cobalt et du cuivre est déjà signalée sur certaines terres relevant de la MIBA, notamment dans le territoire de Miabi et à Kabeya-Kamuanga. Selon lui, cette dynamique pourrait s’étendre jusqu’à Kananga et ouvrir une nouvelle perspective minière pour l’ensemble du Grand Kasaï.
Cette évolution devra toutefois tirer les leçons du passé, notamment celles de la Gécamines, estime l’ancien ministre.
Une nouvelle frontière minière dans le Grand Kasaï ?
Cette vision commence à s’inscrire dans des initiatives concrètes.
En juin 2026, China Railway Resources Universal (CRRU) et la MIBA ont lancé des travaux d’exploration géologique à Miabi en vue d’un éventuel développement d’un projet cuivre-cobalt. D’autres projets dans le Kasaï-Oriental sont également présentés comme une nouvelle frontière pour ces métaux critiques, suscitant l’intérêt d’investisseurs.
Parallèlement, Kinshasa accentue sa pression en faveur de la transformation locale des concentrés de cuivre et de cobalt, avec l’objectif de capter davantage de valeur ajoutée sur le territoire national.
Dans le Grand Kasaï, la question devient dès lors centrale : comment transformer la MIBA, entreprise historiquement spécialisée dans le diamant, en un acteur des chaînes de valeur des métaux critiques au service du développement régional ?
Gouvernance, partenariats et leçons de la Gécamines
Pour Nicolas Kazadi, la réussite d’une telle reconversion dépendra de la capacité à éviter les erreurs du passé.
Il cite explicitement la Gécamines comme référence, une entreprise qui, malgré l’importance de ses ressources minières, n’aurait pas permis de générer un développement industriel et social à la hauteur des richesses exploitées dans les régions concernées.
Cette réflexion renvoie directement aux débats actuels sur la gouvernance du secteur minier en RDC : formalisation de l’exploitation artisanale, création et encadrement des zones d’exploitation artisanale (ZEA), traçabilité, lutte contre la fraude et amélioration des retombées communautaires. Autant de chantiers qui figurent parmi les priorités des réformes engagées dans le secteur minier.
Les risques d’une reconversion vers le cobalt et le cuivre
Le virage vers le cobalt et le cuivre n’est toutefois pas sans risques.
L’exploitation artisanale du cobalt en RDC reste confrontée à des défis majeurs, notamment le travail des enfants, la contrebande et les coûts élevés de mise en conformité pour les acheteurs internationaux soumis aux normes de diligence raisonnable de l’OCDE.
Des rapports récents montrent par ailleurs que l’exploitation artisanale illégale s’est imposée, dans certaines provinces, comme un véritable mode de gouvernance, créant des situations de dépendance économique difficiles à résorber.
À cela s’ajoutent les tensions liées à la gouvernance interne de la MIBA : actionnariat contesté, crise de direction et batailles autour des financements destinés à sa relance ont récemment alimenté l’actualité de l’entreprise.
Pour que la transformation prônée par Nicolas Kazadi puisse aboutir, plusieurs conditions apparaissent indispensables :
- Un cadre juridique et contractuel clair pour les projets cuivre-cobalt sur les terres de la MIBA, afin d’éviter les zones grises et les conflits de compétences ;
- Une intégration progressive de l’exploitation artisanale dans des chaînes formelles, à travers les ZEA, les coopératives, la traçabilité et la transformation locale, en cohérence avec les réformes engagées dans le secteur ;
- Des mécanismes transparents de redistribution des revenus, avec une part clairement consacrée au développement du Grand Kasaï : routes, énergie, écoles, santé et soutien aux PME locales ;
- Une stratégie de communication claire, destinée à expliquer aux populations comme aux investisseurs que la MIBA ne serait plus uniquement « l’entreprise du diamant » d’hier, mais pourrait devenir un instrument de développement autour des métaux critiques.
Faire du Grand Kasaï un laboratoire de la nouvelle politique minière
À travers la MIBA, c’est finalement toute la politique minière congolaise qui se trouve mise à l’épreuve.
Si Kinshasa parvient à transformer cette entreprise historique en un acteur crédible des chaînes de valeur des métaux critiques, le Grand Kasaï pourrait devenir un laboratoire de la nouvelle doctrine minière défendue par le gouvernement : davantage de transformation locale, une exploitation artisanale mieux encadrée et davantage de retombées économiques pour les territoires producteurs.
Pour Nicolas Kazadi, la question n’est donc plus seulement de savoir si la MIBA peut redevenir ce qu’elle était, mais quel modèle de gouvernance, de financement et de partenariat elle adoptera pour exploiter les opportunités liées au cobalt et au cuivre.
La réponse déterminera non seulement l’avenir de l’entreprise, mais aussi la capacité de la RDC à transformer ses ressources minières en un véritable levier de développement durable pour une région longtemps marginalisée.
Daniel Bawuna




