En mars 2018, la République démocratique du Congo ouvre un nouveau chapitre de son histoire minière. Seize ans après un Code minier salué pour avoir attiré des milliards de dollars d’investissements étrangers, Kinshasa estime que le compte n’y est plus. La production explose, les cours du cobalt s’envolent, les multinationales prospèrent, mais les recettes publiques et les retombées locales restent jugées insuffisantes. Pour le président Félix Tshisekedi, élu quelques mois plus tard, la réforme devient l’un des principaux instruments de la reconquête de la souveraineté économique.
L’objectif est assumé : faire en sorte que la richesse du sous-sol bénéficie davantage à l’État congolais et aux populations vivant autour des sites d’exploitation.
Le texte adopté en 2018 rompt avec la philosophie du Code de 2002. Là où celui-ci cherchait avant tout à rassurer les investisseurs après des années de guerre, la réforme entend rééquilibrer les rapports de force. Les minerais stratégiques, comme le cobalt, le coltan, le germanium ou encore le lithium, voient leur redevance minière passer de 3,5 % à 10 %. Une taxe sur les « superprofits » apparaît lorsque les prix internationaux dépassent certains seuils, tandis que la participation gratuite de l’État dans les projets miniers est renforcée. Même la célèbre clause de stabilité, longtemps considérée comme une garantie essentielle pour les investisseurs, est réduite de dix à cinq ans.
À Kinshasa, le message est clair : la RDC ne veut plus seulement être le premier producteur mondial de cobalt ; elle entend aussi mieux valoriser cette position dominante.
Les résultats budgétaires semblent, dans un premier temps, donner raison aux autorités. En 2025, le secteur minier génère près de 2,7 milliards de dollars de recettes publiques, soit environ 7 944 milliards de francs congolais. Les mines représentent désormais près d’un tiers des recettes publiques du pays, confirmant leur rôle de principal moteur des finances nationales.
Mais derrière ces performances se cache une réalité plus nuancée. Les exonérations fiscales et les différents régimes dérogatoires continuent de peser lourd sur les finances publiques. En 2024, leur coût est estimé à près de 780 millions de dollars, rappelant que la réforme n’a pas entièrement mis fin aux privilèges accordés à certains opérateurs.
Au-delà des recettes de l’État, la réforme de 2018 ambitionnait également de rapprocher les bénéfices de l’exploitation minière des communautés locales. Pour la première fois, le Code impose aux entreprises de conclure des cahiers des charges de responsabilité sociétale, définissant les investissements à réaliser dans les villages et territoires concernés : écoles, centres de santé, routes, accès à l’eau potable ou encore électrification. À cela s’ajoute une contribution obligatoire équivalente à 0,3 % du chiffre d’affaires brut annuel, destinée exclusivement au développement communautaire.
Sur le papier, le dispositif constitue une avancée majeure. Dans les faits, son application reste laborieuse. À la mi-2024, seuls 71 cahiers des charges avaient été signés sur l’ensemble du territoire, soit moins d’un cinquième des projets attendus. Dans plusieurs provinces minières, les populations dénoncent des engagements tardifs, des projets inachevés ou des infrastructures qui peinent à sortir de terre.
La redistribution de la rente minière rencontre les mêmes difficultés. Le Code prévoit pourtant une clé précise : 50 % des redevances pour le pouvoir central, 25 % pour les provinces productrices, 15 % pour les entités territoriales décentralisées et 10 % pour le Fonds minier pour les générations futures (FOMIN). Pourtant, des ajustements réglementaires intervenus en 2023 réduisent la part destinée au Fonds à 8 %, alimentant le débat sur la cohérence entre les textes et leur application.
Le parcours du FOMIN résume à lui seul les hésitations de la réforme. Entre 2018 et 2020, le Fonds ne reçoit qu’environ un cinquième des ressources qui lui étaient légalement destinées. Depuis, la tendance s’est inversée : les recettes progressent fortement et le budget du Fonds augmente. Mais les investissements structurants susceptibles de préparer l’après-mine restent encore modestes au regard des ambitions initiales.
Cette réforme intervient au moment où la RDC devient plus stratégique que jamais. Avec environ 73 % de la production mondiale de cobalt en 2025 et la majorité des réserves connues de ce métal indispensable aux batteries électriques, le pays occupe une position sans équivalent dans la transition énergétique mondiale. Cette domination confère à Kinshasa un nouveau pouvoir de négociation sur les marchés internationaux, comme l’ont montré les récentes mesures de limitation des exportations destinées à soutenir les prix.
Cette puissance reste toutefois fragile. L’essentiel des minerais continue d’être exporté sous forme brute ou faiblement transformée. La valeur ajoutée industrielle se crée encore largement hors des frontières congolaises, tandis que la dépendance du pays à quelques minerais stratégiques l’expose aux fluctuations des marchés mondiaux et à la concurrence croissante de nouveaux producteurs, notamment l’Indonésie.
À ces défis économiques s’ajoutent des enjeux de gouvernance. Transparence des contrats, traçabilité des recettes, contrôle des bénéficiaires effectifs, exploitation artisanale souvent informelle, pollution environnementale ou conflits fonciers : autant de dossiers qui rappellent que la réforme juridique, aussi ambitieuse soit-elle, ne suffit pas à transformer à elle seule la gouvernance du secteur.
Sept ans après la révision du Code minier, le bilan apparaît donc contrasté. La RDC perçoit davantage de revenus, affirme plus clairement sa souveraineté sur ses ressources et renforce progressivement les obligations imposées aux entreprises. Mais la promesse essentielle reste encore à concrétiser : faire en sorte que les populations vivant au cœur des territoires miniers ressentent enfin les effets de cette richesse exceptionnelle.
L’histoire minière congolaise, de l’époque coloniale à nos jours, révèle finalement une même interrogation. Le défi n’est plus seulement d’extraire les minerais du sous-sol. Il est désormais de transformer cette rente en développement, en infrastructures, en emplois et en prospérité durable. C’est à cette condition que la puissance minière de la RDC pourra devenir une véritable puissance économique.




