Longtemps relégué au rang de métal industriel, le tungstène est devenu un actif stratégique. Alors que Pékin resserre son contrôle sur les exportations et sécurise ses approvisionnements, le Rwanda transforme progressivement sa filière. En RDC, pourtant riche en ressources de wolframite, l’exploitation reste largement artisanale. Une occasion manquée au moment où les grandes puissances cherchent de nouvelles sources d’approvisionnement.
Le marché mondial du tungstène est en train de changer de visage. Utilisé dans les outils de coupe, les équipements industriels, l’aéronautique, la défense et plusieurs technologies de pointe, ce métal particulièrement résistant est désormais considéré comme une matière première stratégique. Et dans cette nouvelle bataille des minerais critiques, la Chine dispose d’une longueur d’avance considérable. Pékin ne contrôle pas seulement une grande partie de la production mondiale. Il maîtrise surtout les étapes industrielles qui permettent de transformer le minerai en produits à forte valeur ajoutée. C’est précisément là que se trouve l’enjeu.
Pékin ne veut plus seulement extraire : il veut contrôler. Le modèle chinois est désormais bien établi : sécuriser la ressource, maîtriser la transformation et contrôler l’accès au marché. Depuis 2025, Pékin a renforcé les contrôles à l’exportation de plusieurs produits liés au tungstène. En 2026, le dispositif s’est encore resserré, avec un nombre limité d’entreprises autorisées à exporter certains produits de tungstène. Le signal envoyé aux industriels est limpide : l’accès au tungstène peut désormais dépendre de décisions prises à Pékin.
Cette évolution intervient alors que les marchés internationaux connaissent des tensions croissantes sur l’approvisionnement.
La Chine importe aussi pour mieux exporter. La puissance minière chinoise pourrait laisser croire que le pays dispose de suffisamment de ressources pour fonctionner en vase clos. C’est loin d’être le cas. Pékin cherche également à sécuriser des concentrés provenant de l’étranger.
L’objectif est de garantir l’alimentation de ses capacités industrielles tout en conservant sur son territoire les étapes les plus rentables de la chaîne de valeur. Autrement dit : importer une partie du minerai, le transformer davantage en Chine, puis exporter des produits à plus forte valeur ajoutée. Cette stratégie permet à Pékin de conserver son avantage industriel tout en réduisant les risques liés à l’épuisement progressif de certaines ressources nationales.
Le Kazakhstan entre dans le jeu. Cette stratégie explique l’intérêt croissant des groupes chinois pour les ressources étrangères. Le Kazakhstan est devenu l’un des nouveaux terrains de cette offensive. Le développement du gisement de Bakuta illustre cette volonté de sécuriser des ressources hors du territoire chinois. Derrière ces investissements se dessine une stratégie beaucoup plus large : ne pas dépendre uniquement des réserves nationales et disposer de plusieurs sources d’approvisionnement.
La Chine cherche ainsi à contrôler les risques géologiques, commerciaux et géopolitiques. Pour les pays producteurs, le message est important : posséder le minerai ne suffit plus. Encore faut-il disposer d’un partenaire industriel capable de financer l’extraction, la transformation et l’accès aux marchés.
Le Rwanda a compris le changement de cycle. À quelques centaines de kilomètres de la frontière congolaise, le Rwanda est en train de transformer son industrie du tungstène en argument économique et diplomatique. Le meilleur exemple est Nyakabingo. Le site est devenu l’une des principales mines de tungstène d’Afrique. La production atteint plusieurs centaines de tonnes de concentré par an, tandis que d’importants investissements sont envisagés pour accroître les capacités de traitement. Le Rwanda ne veut donc pas s’arrêter à l’extraction.
L’ambition est de développer progressivement une véritable chaîne industrielle autour du tungstène.
La RDC regarde passer le train. Le contraste avec la République démocratique du Congo est saisissant. Le pays dispose lui aussi de ressources importantes en wolframite, notamment dans l’Est. Le tungstène fait partie, avec l’étain et le tantale, des fameux « 3T » exploités depuis longtemps dans la région. Mais la filière congolaise reste largement artisanale. La faiblesse de l’industrialisation, l’insécurité dans certaines zones minières, les difficultés de traçabilité et la fragmentation des chaînes commerciales empêchent encore le pays de transformer cette ressource en véritable industrie.
Le problème n’est donc pas l’absence de minerai. Il est institutionnel, industriel et logistique.
La bataille n’est plus seulement dans le sous-sol. Le cas du tungstène permet de comprendre la nouvelle logique des minerais critiques. La compétition ne se joue plus uniquement dans les mines. Elle se joue dans les usines de transformation, les infrastructures, les normes de traçabilité, les contrats d’approvisionnement, les financements et les alliances diplomatiques.
La Chine l’a compris depuis longtemps. Le Rwanda accélère. Les grandes puissances cherchent des fournisseurs alternatifs. Et la RDC dispose, une nouvelle fois, des ressources, mais pas encore de l’outil industriel capable d’en tirer toute la valeur.
La question est désormais politique. Kinshasa veut-elle seulement produire davantage de minerai ou veut-elle construire une véritable industrie du tungstène ? La réponse déterminera la place de la RDC dans cette nouvelle bataille des minerais critiques.




