Barricades, pneus brûlés, camions de minerais incendiés et tirs entendus jusqu’au centre-ville : depuis lundi 19 octobre, la capitale mondiale du cobalt vit au rythme de la révolte des exploitants artisanaux. En cause, une vaste opération anti-fraude qui a fermé comptoirs et entités de traitement, alors que les zones d’exploitation artisanale promises par l’État tardent à sortir de terre.
Une ville coupée en deux
Le mouvement a démarré lundi matin et s’est rapidement propagé à une large partie de la périphérie minière de Kolwezi : Kasulo, l’UCK, Kanina, Musonoie, Kazembe et l’axe T17. Sur la route nationale n°39, des pneus ont été incendiés, coupant la circulation. Sur le tronçon Kasulo-Luilu, des véhicules ont été visés par des jets de pierres et des passagers blessés. À Kasulo comme à Kazembe, la police a dispersé les manifestants à coups de gaz lacrymogènes.
L’onde de choc a gagné les écoles : plusieurs établissements ont renvoyé les élèves chez eux avant l’heure, par précaution. Selon des sources locales, une dizaine de véhicules, dont sept camions chargés de minerais, auraient été brûlés à l’entrée du quartier UCK.
Mardi, la contestation est entrée dans sa deuxième journée et s’est durcie. À Luilu, des centaines de creuseurs ont de nouveau barricadé les routes et pris pour cible véhicules et commerces. Des heurts ont opposé manifestants et forces de sécurité devant l’entrée de Kamoto Copper Company (KCC), filiale de Glencore, et des détonations ont été entendues jusqu’au centre-ville, que les protestataires tentaient d’atteindre. Des travailleurs de l’industrie n’ont pas pu rejoindre leurs postes ; certains, reconnaissables à leur tenue de travail, auraient été pris à partie.
La Nouvelle société civile congolaise affirme que des creuseurs ont perdu la vie, sans avancer de chiffre. À l’heure où nous écrivons, aucun bilan officiel n’a été communiqué et les autorités de la ville comme de la province n’ont pas réagi publiquement.
L’étincelle : la traque de la fraude
La colère couvait depuis le week-end. Sur plusieurs axes du Lualaba, notamment celui de Samukinda, les services de sécurité ont intercepté de nombreux camions de cuivre et de cobalt, certains en route vers des usines de traitement, d’autres vers l’étranger. Les cargaisons ont été immobilisées au centre de négoce de Musompo.
Une délégation venue de Kinshasa, conduite par le directeur général adjoint de la DGM et comprenant notamment le DGA de l’Entreprise générale du cobalt (EGC) et un conseiller du chef de l’État, s’est rendue sur place aux côtés de la gouverneure Fifi Masuka Saïni. Une commission provinciale passe désormais au crible les documents des propriétaires de camions pour vérifier la conformité du transport et la traçabilité des minerais. Aucun chiffre officiel sur le nombre de camions immobilisés ni sur les irrégularités relevées n’a été publié.
Pour les creuseurs, l’effet est immédiat : avec la fermeture de comptoirs d’achat et d’entités de traitement, ils n’ont plus où vendre leur production. Leur première revendication est donc simple : la réouverture des comptoirs.
Les ZEA, promesse en suspens
Mais la contestation dépasse les contrôles. Les manifestants exigent la mise en œuvre réelle des zones d’exploitation artisanale (ZEA) annoncées par le ministère des Mines, qui évoque 33 zones à mettre à disposition.
Le cas de Kasulo cristallise les frustrations. Des milliers d’exploitants ont été déplacés de T17 vers la ZEA 786 de Kasulo, où le directeur général du SAEMAPE, Jean-Paul Kapongo, a lancé le 14 juillet les travaux de découverture et de viabilisation, en présence de la gouverneure. Trois mois plus tard, les creuseurs jugent l’avancement bien trop lent pour leur permettre de reprendre le travail.
Autre point de friction : la reprise par l’État de sites jusque-là exploités artisanalement, à commencer par Kamilombe. Les autorités provinciales proposent la ZEA n°371 comme site de recasement, mais les exploitants doutent de sa proximité, de son aménagement et surtout de sa teneur en minerai.
Un scénario qui se répète

Kolwezi a déjà connu ce film. Le 19 décembre 2025, un arrêté du ministre des Mines Louis Watum Kabamba suspendait l’exploitation et la commercialisation du cuivre et du cobalt artisanaux sur l’ensemble du territoire. Les émeutes qui ont suivi, les 27 et 28 décembre, ont fait au moins deux morts selon Radio Okapi, trois selon d’autres sources dont un policier. Kinshasa avait alors dépêché une commission pour préciser que seules les entités de traitement non conformes étaient visées, et promis 64 ZEA pour le seul Lualaba.
Dix mois plus tard, le chiffre avancé est passé à 33 zones au niveau national, et le terrain attend toujours. Entre-temps, les incidents se sont multipliés : affrontements au site Sulfure Katapula en mars, conflits récurrents entre creuseurs et concessions industrielles, dont les agents de KCC avaient eux-mêmes manifesté en décembre 2025 contre les intrusions sur leurs sites.
Le dilemme congolais
La crise met à nu une équation que l’État n’a pas résolue. D’un côté, Kinshasa a toutes les raisons de resserrer la traçabilité : contrebande, fuite de recettes, exigences de devoir de diligence des acheteurs internationaux et gestion du cobalt sous quotas imposent un contrôle accru de la filière. De l’autre, l’artisanat fait vivre une part considérable de la population du Lualaba, la gouverneure elle-même avançant en 2022 le chiffre de plus de 250 000 creuseurs.
Tant que des sites viables, aménagés et rentables ne seront pas réellement attribués, chaque tour de vis réglementaire repoussera ces exploitants vers l’informel ou vers les concessions industrielles, avec le risque d’affrontements que Kolwezi connaît trop bien. La réponse attendue n’est pas seulement sécuritaire : elle passe par un calendrier clair pour Kasulo, des garanties pour les déplacés de Kamilombe et un circuit légal de vente qui ne s’arrête pas à chaque opération de contrôle.
La Rédaction — MINES.CD




