Premier producteur mondial, Pékin concentre près de 80 % de l’extraction du tungstène et domine une large partie de sa transformation. Mais ses mines vieillissent, ses exportations reculent et ses besoins augmentent. Pour préserver son avantage, la Chine se tourne désormais vers les ressources étrangères.
Le tungstène change de dimension.
Entre janvier et juillet 2026, son prix a bondi de 310 %, parmi les plus fortes hausses enregistrées sur les marchés des matières premières. Le prix de référence de l’ammonium paratungstate (APT) CIF est passé d’environ 83 à 340 dollars le kilogramme de WO₃.
Derrière cette flambée, un facteur domine : la concentration exceptionnelle de l’offre mondiale entre les mains de la Chine.
Le pays produit près de huit tonnes de tungstène sur dix extraites dans le monde. Il possède également les principales capacités de transformation et de raffinage. Mais cette position dominante commence à révéler ses limites.
Une domination écrasante
En 2025, la production mondiale de tungstène était estimée à environ 85 000 tonnes. La Chine en aurait produit près de 67 000, soit 79 % du total.
L’écart avec les autres producteurs est considérable. Aucun ne dispose d’une capacité minière comparable.
Cette puissance repose aussi sur l’aval de la chaîne. La Chine concentre environ 85 % des capacités mondiales de raffinage de l’APT, un intermédiaire essentiel pour la fabrication de nombreux produits à base de tungstène.
Cette maîtrise permet à Pékin de capter une part importante de la valeur, y compris lorsque le minerai est extrait hors de ses frontières.
Le paradoxe des réserves
La Chine dispose pourtant d’un autre avantage : ses réserves. Elles sont estimées autour de 2,5 millions de tonnes de tungstène contenu, soit plus de la moitié des réserves mondiales.
Mais les réserves ne garantissent pas une production croissante. Plusieurs grands gisements chinois sont exploités depuis plusieurs décennies. Les teneurs diminuent, les coûts augmentent et les contraintes environnementales se renforcent.
Le gouvernement chinois a donc progressivement encadré la production. Le premier quota minier de 2025 a été fixé à 58 000 tonnes de concentré à 65 % de WO₃, en baisse de 6,45 % par rapport à l’année précédente.
La logique est désormais moins celle de l’exploitation maximale que celle de la préservation d’une ressource stratégique.
Exporter moins, mais mieux
Cette politique se reflète dans le commerce extérieur. En 2025, les exportations chinoises de produits à base de tungstène, hors outils en carbure cémenté et lampes halogènes, ont atteint environ 15 300 tonnes, en baisse de 20,7 % sur un an.
La valeur, elle, n’a reculé que de 0,5 %, à 5,51 milliards de yuans.
Le contraste est révélateur : moins de volume, mais une valeur mieux préservée.
Pékin cherche depuis longtemps à limiter les sorties de matières premières et à favoriser les produits transformés. Le tungstène s’inscrit pleinement dans cette stratégie.
L’objectif n’est donc pas simplement de vendre du métal, mais de conserver sur le territoire chinois les étapes industrielles les plus rémunératrices : poudres, carbures, alliages, composants et produits spécialisés.
La rente profite surtout aux industriels
La flambée des prix a logiquement amélioré les performances des groupes chinois du secteur.
Xiamen Tungsten a réalisé en 2025 un chiffre d’affaires de 46,47 milliards de yuans, en hausse de 32 %, avec un bénéfice net en progression de plus de 35 %. China Tungsten High-Tech a, de son côté, enregistré une hausse de 247 % de son bénéfice net au premier semestre 2025. D’autres producteurs ont affiché des progressions de profits allant de 51 % à plus de 300 %.
Ces résultats ne correspondent pas aux recettes de l’État chinois. Ils montrent cependant où se concentre une partie de la rente lorsque les prix s’envolent : chez les entreprises qui contrôlent la transformation plutôt que chez les seuls producteurs de minerai. C’est précisément cette intégration industrielle qui fait la force du modèle chinois.
Le premier producteur devient importateur
Mais ce modèle rencontre une contrainte nouvelle : la Chine a besoin de davantage de matière première qu’elle ne peut désormais produire seule à coût et rythme constants.
Le pays importe donc une part croissante de ses concentrés de tungstène. En 2025, environ 30 % des concentrés traités par les raffineries chinoises auraient ainsi été d’origine étrangère.
Les flux venus du Kazakhstan, du Myanmar, de Corée du Nord, de Russie, de Bolivie, d’Espagne ou encore d’Australie contribuent à alimenter l’industrie chinoise.
Cette évolution marque un changement profond.
Pendant longtemps, la Chine a construit sa puissance industrielle sur ses propres ressources. Elle doit désormais combiner production domestique, recyclage et approvisionnements extérieurs.
Le Kazakhstan, pièce maîtresse
Parmi les nouveaux fournisseurs, le Kazakhstan attire particulièrement l’attention. Le pays possède des ressources significatives et bénéficie d’une proximité géographique avec la Chine. Surtout, des capitaux chinois commencent à s’y investir directement.
Le gisement de Bakuta en constitue l’une des illustrations les plus visibles. Son développement associe des intérêts chinois à un projet présenté comme stratégique dans le cadre de la coopération entre la Chine et l’Asie centrale.
Pour Pékin, investir directement dans les actifs miniers présente un avantage évident : sécuriser la matière première avant même qu’elle n’entre sur le marché international.
Cette approche ne se limite d’ailleurs pas au tungstène. Elle constitue l’un des ressorts de la politique chinoise dans plusieurs minerais critiques.
Pékin resserre simultanément ses exportations
Alors que la Chine cherche du minerai à l’extérieur, elle réduit la liberté d’accès à ses propres produits. Depuis février 2025, plusieurs produits et technologies liés au tungstène sont soumis à des contrôles à l’exportation. Le dispositif a été progressivement renforcé.
Pour 2026-2027, seules quinze entreprises chinoises ont été autorisées à exporter certains produits de tungstène.
Ce durcissement intervient dans un contexte de rivalité croissante avec les États-Unis et de compétition pour les technologies stratégiques.
Le message de Pékin est moins celui d’une fermeture totale que celui d’un contrôle accru des flux.
La Chine veut pouvoir arbitrer ce qu’elle exporte, sous quelle forme et vers quels marchés.
Un métal devenu géopolitique
La hausse des prix prend ainsi une dimension qui dépasse le simple fonctionnement de l’offre et de la demande.
Le tungstène est utilisé dans les outils de coupe, les alliages, l’électronique, l’aéronautique et plusieurs applications de défense. Ses propriétés physiques — dureté, densité et résistance aux températures élevées — le rendent difficile à remplacer dans certains usages.
Cette dépendance pousse les États-Unis, l’Europe, le Japon et d’autres économies industrielles à chercher des sources alternatives.
Mais développer une nouvelle filière hors de Chine ne se décrète pas.
Il faut remettre des mines en production, construire des unités de traitement, développer des infrastructures et surtout reconstituer les compétences industrielles nécessaires.
Le déficit qui se profile
Les projets annoncés hors de Chine devraient permettre d’augmenter l’offre dans les prochaines années. Mais même dans un scénario favorable, le marché pourrait rester déficitaire à l’horizon 2030.
Le problème est le temps.
Une nouvelle mine de tungstène peut nécessiter plus d’une décennie entre la découverte du gisement, le financement, les autorisations, la construction et la qualification des produits auprès des clients industriels.
La Chine, elle, dispose déjà de l’écosystème complet.C’est ce qui rend sa position difficile à reproduire.
La prochaine bataille sera celle des gisements
La conséquence est déjà visible : à mesure que Pékin sécurise ses approvisionnements extérieurs et que les puissances occidentales cherchent à réduire leur dépendance, la compétition se déplace vers les pays producteurs.
Le Kazakhstan est déjà dans cette course. Le Rwanda commence à occuper une place croissante en Afrique.
Et la République démocratique du Congo ?
Elle possède de la wolframite, notamment dans l’Est du pays, mais la production reste largement artisanale, fragmentée et exposée aux problèmes de sécurité et de traçabilité.
Le contraste est saisissant.
La Chine, qui produit l’essentiel du tungstène mondial, cherche déjà des ressources supplémentaires à l’étranger. La RDC, qui possède elle aussi cette ressource, peine encore à structurer une véritable filière.
La leçon chinoise est pourtant claire : la puissance ne vient pas uniquement du sous-sol.
Elle repose sur la capacité à extraire, transformer, maîtriser les technologies, contrôler les débouchés et sécuriser les approvisionnements.
C’est cette combinaison qui permet aujourd’hui à Pékin de réduire ses exportations sans perdre son influence sur le marché.
Et demain, lorsque la bataille pour les ressources s’intensifiera, ce sont moins les pays qui possèdent les minerais que ceux qui sauront organiser leur chaîne de valeur qui seront en position de force.




