À Manono, la RDC ne joue plus seulement la carte de ses réserves. Avec les premières exportations de lithium et une capacité projetée de 130 000 tonnes d’équivalent carbonate de lithium (LCE) par an à pleine production, le pays entre dans une nouvelle séquence de son histoire minière. Mais derrière ces chiffres se pose une question plus décisive : combien de valeur la RDC parviendra-t-elle réellement à retenir ?
Pendant longtemps, Manono a surtout été un nom sur les cartes géologiques, un vaste gisement prometteur au cœur du Tanganyika et l’un des grands projets de lithium encore inexploités en RDC.
Cette époque est désormais révolue.
Le lithium de Manono a commencé à quitter le sous-sol congolais pour rejoindre les chaînes d’approvisionnement mondiales. Le projet porté par le chinois Zijin Mining entre ainsi dans une nouvelle phase : celle de la production, des exportations et de la bataille pour la valeur ajoutée.
À pleine capacité, le complexe pourrait produire environ 130 000 tonnes de LCE par an à l’horizon 2028. Selon les projections disponibles, ce volume représenterait près de 5 % de l’offre mondiale de lithium. Le projet figure ainsi parmi les grandes opérations de lithium en roche dure appelées à compter sur le marché international.
Mais le chiffre le plus important n’est peut-être pas celui de la production.
C’est celui de la valeur que la RDC conservera une fois le minerai extrait.
Manono change d’échelle
Le projet représente une opération industrielle majeure, avec un investissement évalué à environ 1,4 milliard de dollars. La première phase comprend notamment des installations de traitement du minerai et de production de concentré de lithium.
Les premières étapes de transformation sont engagées, avec l’objectif d’aller au-delà de la simple extraction.
Cette évolution est déterminante.
Produire du minerai, produire un concentré ou fabriquer des produits destinés à l’industrie des batteries ne génère pas le même niveau de valeur.
Le premier modèle consiste principalement à extraire et exporter. Le deuxième permet déjà de réaliser une partie de la transformation sur place. Le troisième suppose de maîtriser plusieurs maillons de la chaîne : transformation chimique, matériaux pour batteries, composants et, à terme, éventuellement cellules.
Manono peut donc constituer pour la RDC une porte d’entrée dans l’économie mondiale des batteries. Mais une porte d’entrée ne signifie pas encore que le pays contrôlera une part importante de cette industrie.
Le lithium revient sur le devant de la scène
Le calendrier est favorable.
Après une forte correction en 2023 et 2024, les prix du lithium se sont redressés en 2025 et au début de 2026. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) relève notamment une progression de plus du double des prix, portée par la demande liée au stockage d’électricité et par des contraintes sur l’offre.
Le marché reste toutefois volatil.
Les cycles du lithium peuvent provoquer alternativement des envolées de prix et des périodes de forte baisse lorsque de nouvelles capacités arrivent sur le marché.
Pour Manono, cette volatilité constitue un risque. Atteindre les volumes annoncés ne garantira pas automatiquement les revenus espérés si les cours se retournent.
À plus long terme, les perspectives restent néanmoins importantes, notamment avec la progression attendue des véhicules électriques et du stockage d’électricité.
La bataille se déplacera vers le raffinage
Le véritable enjeu se trouve désormais dans la transformation.
L’AIE estime que les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques restent fortement concentrées. En 2025, le premier pays de raffinage représentait en moyenne environ 72 % de l’offre raffinée des principaux minerais étudiés, hors terres rares.
Pour la RDC, le risque est donc de produire un concentré à Manono avant que celui-ci ne soit transformé ailleurs.
Le sous-sol est congolais. Le minerai est extrait en RDC. Mais une partie importante de la transformation, des technologies, des équipements et de la valeur industrielle peut être captée à l’extérieur.
L’enjeu pour Kinshasa est donc de déterminer jusqu’où la chaîne de valeur peut être installée en RDC ou dans son environnement régional.
Une nouvelle fiscalité à surveiller
Le gouvernement congolais a commencé à adapter son dispositif fiscal à cette nouvelle réalité.
Réuni le 29 mai 2026, le Conseil des ministres a adopté un projet de décret visant notamment à intégrer le lithium parmi les substances minérales stratégiques. Cette classification doit faire passer le taux de redevance applicable de 3,5 % à 10 %, conformément au régime prévu pour les minerais stratégiques.
À titre purement illustratif, une production annuelle de 130 000 tonnes de LCE valorisée à 15 000 dollars la tonne représenterait une valeur brute théorique de 1,95 milliard de dollars. Une redevance de 10 % correspondrait alors à environ 195 millions de dollars, contre 68,25 millions avec un taux de 3,5 %.
Ce calcul ne constitue toutefois pas une prévision de recettes publiques.
Le prix réellement obtenu, la qualité du produit, les conditions contractuelles, les coûts et déductions autorisés ainsi que le niveau effectif de production détermineront la valeur taxable.
L’enjeu sera donc aussi celui du contrôle fiscal, de la traçabilité des volumes et de la transparence des ventes.
Les emplois, autre test du projet
À Manono, les attentes concernent également l’emploi.
Des projections évoquent environ 2 000 emplois directs et 6 000 emplois indirects. Ces chiffres doivent toutefois être considérés comme des projections et non comme un bilan déjà établi.
La question sera surtout de savoir combien de Congolais accéderont aux emplois qualifiés et combien de techniciens seront formés localement.
Quelle part des postes d’ingénieurs, de maintenance, de traitement du minerai ou de management pourra progressivement être occupée par une main-d’œuvre congolaise ?
Et quelle part des contrats de sous-traitance reviendra aux entreprises locales ?
La réponse déterminera si Manono sera une simple enclave minière ou un véritable moteur économique pour le Tanganyika.
Les infrastructures, une deuxième richesse
Dans une région confrontée depuis longtemps aux difficultés de transport, d’électricité et de connectivité, l’impact du projet dépasse la mine.
Routes, énergie, télécommunications et logistique peuvent devenir des leviers de développement régional.
Mais leur impact dépendra de leur utilisation.
Une route construite uniquement pour transporter le minerai crée une valeur limitée pour l’économie environnante. Une infrastructure qui permet également aux agriculteurs d’écouler leurs productions ou aux entreprises locales d’accéder à l’électricité produit un effet économique beaucoup plus large.
Le défi sera donc d’éviter que Manono fonctionne comme une île industrielle reliée au marché mondial mais faiblement connectée à son territoire.
La RDC peut-elle monter dans la chaîne ?
La RDC dispose déjà d’une position majeure dans le cobalt et le cuivre. Avec le lithium de Manono, elle ajoute une nouvelle ressource stratégique liée aux technologies énergétiques.
Cette combinaison peut renforcer son poids dans les négociations avec les industriels mondiaux.
Mais le passage de la puissance minière à la puissance industrielle ne se fera pas automatiquement.
Construire une mine est une première étape. Développer autour d’elle un écosystème industriel nécessite de l’électricité compétitive, des infrastructures fiables, des compétences techniques, des financements et une réglementation stable.
La leçon est claire : posséder le gisement ne suffit pas à maîtriser la chaîne de valeur.
Le véritable enjeu de Manono
Manono peut faire de la RDC un producteur mondial de lithium. Mais pour devenir un acteur de l’économie mondiale des batteries, Kinshasa devra aller plus loin : transformer davantage, former davantage, contrôler davantage et négocier davantage.
La première bataille consiste à sortir le minerai du sous-sol.
La deuxième à faire entrer les recettes dans les caisses publiques.
La troisième à créer des emplois, des infrastructures et des opportunités pour les entreprises congolaises.
La quatrième — et probablement la plus stratégique — consiste à retenir une part croissante de la valeur créée par le lithium.
C’est là que se jouera la véritable réussite du projet.
Car dans la nouvelle géopolitique des minerais critiques, celui qui possède le gisement n’est pas nécessairement celui qui capte la plus grande part de la valeur.
À Manono, la RDC vient donc de franchir une première étape. Le véritable pari commence maintenant.




