En République démocratique du Congo (RDC), la ville de Manono n’a pas attendu le lithium pour devenir une cité minière. Il y a plus d’un siècle, la cassitérite y avait déjà fait naître une économie tournée vers le sous-sol. Aujourd’hui, le spodumène replace cette ville du Tanganyika au cœur de la course mondiale aux minerais de la transition énergétique. Entre l’âge de l’étain et celui des batteries, une même question demeure : que restera-t-il à Manono lorsque la prochaine ruée prendra fin ?
À Manono, le lithium n’est pas une découverte sortie de nulle part. C’est la nouvelle lecture d’une vieille roche. Il faut remonter à 1910 pour comprendre cette histoire : dans cette partie de l’ancien Katanga, la découverte de gisements de cassitérite ouvre un nouveau chapitre. À partir de 1919, sous l’impulsion de la Géomines, Manono se transforme progressivement en un grand centre minier.
La ville se construit autour de la mine : les hommes arrivent, les infrastructures suivent, les circuits commerciaux s’organisent. Pendant des décennies, la cassitérite rythme la vie économique locale, structurant un territoire qui dépend presque entièrement de son sous-sol et faisant de Manono l’une des places fortes de l’étain au Congo belge.
Mais cette prospérité porte déjà en elle les germes de sa fragilité. Le modèle repose sur l’exploitation des ressources les plus facilement accessibles. Avec le temps, les réserves diminuent, les teneurs baissent et le contexte international devient moins favorable. Au début des années 1980, l’exploitation industrielle s’arrête officiellement, provoquant un choc considérable pour une ville organisée autour de la mine.
Manono ne disparaît pas, mais elle change de visage. Les infrastructures se dégradent, les voies de communication deviennent plus difficiles et les années de crise et de conflits aggravent l’isolement de la ville. L’ancien centre industriel se transforme progressivement en une cité où l’économie de survie prend le relais de l’économie minière organisée.
Pourtant, sous les pieds des habitants, la géologie n’a pas changé. Les pegmatites de la région ne renferment pas seulement de la cassitérite : elles abritent également du spodumène, un minéral riche en lithium, longtemps resté dans l’ombre de l’histoire de l’étain.
Puis le monde change. Le développement des véhicules électriques et des technologies liées à la transition énergétique propulse le lithium au rang de minerai stratégique.
À partir de 2018, les premières estimations importantes des ressources du projet placent la région au centre de l’attention internationale, avec des centaines de millions de tonnes de ressources minérales contenant du lithium, mais aussi de l’étain et du tantale. Le sous-sol qui avait alimenté une industrie du XXe siècle pourrait ainsi devenir l’un des fournisseurs d’une industrie emblématique du XXIe siècle.
Le symbole est puissant : hier, Manono fournissait l’étain nécessaire à une économie industrielle en pleine expansion ; aujourd’hui, son lithium est présenté comme une pièce potentielle des chaînes mondiales de batteries et d’électrification.
Mais entre une ressource géologique et une mine en production, le chemin est long. Il faut des permis, des financements, des infrastructures, des routes, de l’électricité, des équipements, une stratégie d’évacuation, une usine de traitement, des marchés et, surtout, une stabilité juridique et opérationnelle.
La question dépasse donc largement le lithium. Elle concerne le modèle de développement que la RDC veut construire autour de ses minerais stratégiques.
Car pour les habitants de Manono, la promesse n’est pas totalement nouvelle. Hier, l’étain devait apporter emplois, activité économique et modernisation. Aujourd’hui, le lithium est associé aux batteries, aux véhicules électriques et à la transition énergétique.
Les mots ont changé, le minerai aussi, mais la mécanique reste familière : une demande mondiale augmente, un territoire riche en ressources attire les investisseurs et une ville minière se retrouve reliée à des marchés qu’elle ne contrôle pas.
Manono a déjà connu la gloire de l’étain et la brutalité de l’abandon. Le lithium lui offre une seconde chance, mais aussi le risque d’un second mirage.
La véritable richesse d’un gisement ne se mesure pas seulement en tonnes de minerai. Elle se mesure aussi à ce qu’il laisse derrière lui lorsque les camions, les investisseurs et les cours mondiaux sont repartis.




