Le miroir Sicomines
Manono n’est pas la première promesse minière de la RDC à susciter autant d’espoirs. Avant le lithium, il y eut le cuivre et le cobalt. Et avant les débats sur la transformation locale, la transparence des contrats et la redistribution des revenus, il y eut Sicomines.
En avril 2008, l’accord sino-congolais est présenté comme un « contrat du siècle ». L’architecture paraît alors spectaculaire : plusieurs milliards de dollars de financements chinois doivent permettre de construire des infrastructures en échange d’un accès aux ressources minières congolaises. Le principe est simple : les revenus de la joint-venture doivent contribuer au remboursement des investissements, tandis que la RDC doit bénéficier d’un vaste programme d’infrastructures.
Dix-huit ans plus tard, le bilan est devenu l’un des principaux points de référence du débat sur la gouvernance minière congolaise.
Selon les données reprises par BETO, les entreprises chinoises réunies au sein du Groupement des entreprises chinoises auraient engrangé près de 10 milliards de dollars de profits en dix ans, tandis qu’environ 822 millions de dollars d’infrastructures auraient effectivement été construits sur les 3 milliards initialement annoncés. D’autres évaluations sont encore plus sévères. En février 2023, l’Inspection générale des finances a estimé, dans une réévaluation très contestée, les gains cumulés des entreprises chinoises à 76 milliards de dollars, contre environ 3 milliards pour la RDC, et réclamé un rattrapage de 20 milliards.
Les chiffres ne racontent toutefois pas tous la même histoire. Le Carter Center a notamment relevé que, sur les 1,163 milliard de dollars empruntés entre 2008 et 2014 pour les infrastructures, 685 millions restaient insuffisamment documentés. Le CREFDL, de son côté, a estimé à 824,5 millions de dollars les surcoûts cumulés sur quarante ouvrages.
À ces écarts financiers s’ajoutent des symboles plus concrets : 380 kilomètres de voie ferrée annoncés mais jamais construits, 31 hôpitaux prévus pour un seul ouvrage livré. Même le Centre hospitalier du Cinquantenaire, présenté comme l’un des projets emblématiques de la coopération, a fait l’objet de controverses sur son coût.
Le dossier n’est pourtant pas clos. Le 5 mars 2026, Kinshasa a lancé un nouvel audit technique et financier couvrant la période 2008-2024. Le consortium chargé de cette mission réunit Mayer Brown, Rothschild & Co, EY et SRK. Dix-huit ans après la signature de l’accord, les autorités congolaises cherchent donc encore à établir, de manière indépendante, ce que le contrat a réellement rapporté, coûté et produit.
Le temps écoulé constitue déjà, en soi, une leçon pour Manono.
Le lithium avant la première tonne
Car le nouveau front minier congolais présente déjà certains des ingrédients qui avaient alimenté les controverses autour de Sicomines.
Dans son rapport Drapeaux rouges, publié fin 2025, Resource Matters identifie neuf signaux d’alerte dans la gouvernance du lithium à Manono. L’organisation pointe notamment le conflit qui oppose depuis plusieurs années AVZ Minerals à la Cominière sur la partie sud du projet, les interrogations entourant le transfert des participations de l’État dans certaines coentreprises, la difficulté à retracer la propriété effective de plusieurs sociétés et les conditions dans lesquelles certains droits miniers auraient été développés ou transférés.
S’y ajoutent des questions sur les procédures d’attribution des permis, les relations de la Cominière avec des entreprises présentées comme politiquement connectées, l’absence de publication de certains contrats de joint-venture et les conditions d’un paiement effectué à une organisation non gouvernementale.
Le rapport évoque également 20 millions de dollars qui seraient manquants sur un compte de dépôt lié à AVZ. Ces différents éléments ne constituent pas, à eux seuls, la preuve d’irrégularités établies. Ils dessinent toutefois un paysage institutionnel suffisamment opaque pour attirer l’attention avant même que le projet n’entre dans sa pleine phase industrielle.
C’est précisément là que Manono se distingue de Sicomines : les alertes apparaissent en amont.
Les 70 millions de dollars qui interrogent
L’un des épisodes les plus sensibles concerne Zijin Mining, acteur majeur du secteur chinois des métaux et partenaire de la Cominière dans Manono Lithium SAS, détentrice du permis 15775.
En 2024, Zijin a transféré 70 millions de dollars à l’ONG Le Bouclier, officiellement dans le cadre d’une aide humanitaire destinée à l’est de la RDC. Resource Matters et d’autres sources ont soulevé des interrogations sur cette opération, notamment en raison de liens allégués entre les responsables de l’organisation et l’UDPS, le parti au pouvoir.
Là encore, le sujet n’est pas de transformer un paiement en preuve automatique de détournement ou de conflit d’intérêts. Il est de savoir pourquoi une telle somme a été versée à cette structure, selon quelles procédures, avec quelle traçabilité et sous quel contrôle.
Dans un secteur où les entreprises publiques, les intérêts privés, les responsables politiques et les droits miniers se croisent parfois dans des montages complexes, la question de la transparence n’est pas secondaire. Elle constitue le cœur du contrat social autour de la mine.
À Manono, la mine arrive dans une société déjà fragile
Derrière les contrats et les participations, il y a un territoire.
L’étude socio-économique publiée en juillet 2025 par Afrewatch et l’OMGC, réalisée auprès de 160 personnes dans les chefferies de Bakongolo et Kiluba, décrit une région dont les indicateurs sociaux restent particulièrement préoccupants.
Le taux de pauvreté provincial était estimé à 88 % dans les données du gouvernement provincial du Tanganyika datant de 2017. L’étude rappelle également l’isolement géographique de Manono, situé à environ 650 kilomètres de Lubumbashi et à plus de 400 kilomètres de Kalemie. Les difficultés d’accès aux services essentiels, les épisodes de malnutrition, de choléra et de rougeole ainsi que les contraintes d’accès à l’eau et à l’énergie pèsent sur les communautés.
La situation est encore plus délicate pour certaines populations autochtones Twa, confrontées à des difficultés d’accès à la terre et à la réduction progressive de leurs espaces forestiers.
Dans ce contexte, l’arrivée de l’industrie du lithium ne représente pas uniquement une opportunité économique. Elle peut également accélérer les tensions autour du foncier, de l’eau, de l’emploi et de l’accès aux ressources naturelles.
Afrewatch et l’ADCLK ont par ailleurs documenté des problèmes de pollution affectant la rivière Luakusha — également appelée Lukushi — et le lac Kando, à la suite d’un écoulement provenant d’installations minières. Des champs de populations riveraines auraient été affectés.
Ces préoccupations prennent une dimension particulière dans une cité qui connaît déjà une crise de l’eau et de l’énergie alors même qu’elle repose sur l’un des gisements de lithium les plus importants au monde.
Le véritable test : ce qui sera écrit avant ce qui sera extrait
Le problème de Manono n’est donc pas seulement celui du lithium. Il est celui de la gouvernance d’une richesse avant même que celle-ci ne commence à produire pleinement ses revenus.
À Sicomines, les questions sur la répartition de la valeur, le financement des infrastructures, la traçabilité des dépenses et l’équilibre entre intérêts miniers et intérêts publics ont pris des années avant de faire l’objet d’examens approfondis.
À Manono, plusieurs des mêmes questions surgissent beaucoup plus tôt.
Qui possède réellement les sociétés qui interviennent dans la chaîne de valeur ? Dans quelles conditions les droits miniers sont-ils attribués ou transférés ? Quels contrats de joint-venture sont accessibles au public ? Quelle part de la valeur créée reviendra effectivement à l’État congolais ? Quels mécanismes permettront aux communautés de contrôler les engagements sociaux des entreprises ? Et surtout, quelles garanties empêcheront que les recettes minières ne soient dissociées des besoins du territoire qui les produit ?
Ce sont des questions institutionnelles avant d’être des questions minières.
Le précédent Sicomines montre surtout le coût du temps perdu. Lorsque les contrats sont difficiles à consulter, que les flux financiers sont insuffisamment documentés et que les infrastructures promises tardent à voir le jour, les écarts deviennent plus difficiles à reconstituer et les responsabilités plus difficiles à établir.
À Manono, le calendrier offre encore une possibilité différente : construire les mécanismes de transparence avant que les flux financiers ne deviennent massifs.
La malédiction n’est pas dans le sous-sol
La « malédiction des ressources » est souvent présentée comme une fatalité des pays riches en matières premières : beaucoup de minerais, peu de développement, et une population qui ne bénéficie que marginalement de la richesse extraite de son territoire.
L’histoire congolaise invite à une lecture plus institutionnelle.
Le problème n’est pas seulement ce qui se trouve sous terre. Il réside dans les règles qui encadrent l’accès à cette richesse, dans la capacité de l’État à négocier et contrôler les contrats, dans la transparence des bénéficiaires effectifs, dans le suivi des engagements des investisseurs et dans la manière dont les revenus sont redistribués.
Sicomines constitue à cet égard un précédent majeur. Manono arrive ensuite, avec un minerai différent mais une question identique : qui bénéficiera réellement de la valeur créée par les ressources congolaises ?
Les neuf signaux d’alerte identifiés par Resource Matters, les interrogations autour du paiement de 70 millions de dollars à Le Bouclier, les questions relatives aux 20 millions de dollars liés à AVZ et les problèmes environnementaux documentés dans la région ne permettent pas, à eux seuls, de conclure que Manono reproduira le scénario de Sicomines.
Ils indiquent cependant où regarder.
Car la première tonne de spodumène n’a pas encore quitté le Tanganyika. Le véritable enjeu est peut-être là : ne pas attendre dix-huit ans pour découvrir si la promesse du lithium aura tenu ses engagements.
À Manono, la malédiction des ressources n’est donc pas encore écrite. Mais les premières lignes du contrat social, elles, le sont déjà.
Olito MUKINZI




