Salaires contestés, grèves, cession de parts publiques bradée selon l’IGF, arbitrages internationaux perdus ou pendants : le premier gisement de lithium exploité du pays accumule les signaux d’alerte. Si l’État continue de détourner le regard, la facture sera sociale, juridique, commerciale et politique.
La RDC est devenue productrice de lithium en juillet 2026. Le 22 juillet, le Centre d’expertise, d’évaluation et de certification (CEEC) a certifié le premier lot destiné à l’exportation, sorti par le port de Kalemie sur le lac Tanganyika. Derrière cette première historique, un acteur unique : le groupe chinois Zijin Mining, actionnaire majoritaire de Manono Lithium SAS, qui achète toute la production et l’expédie vers la Chine.
L’événement a été célébré comme l’entrée du pays dans la chaîne mondiale des batteries. Mais à Manono, dans le Tanganyika, la réalité du terrain raconte une autre histoire. Et dans les dossiers de l’Inspection générale des finances, des tribunaux arbitraux et des syndicats, les alertes s’empilent. La question n’est plus de savoir si des problèmes existent, mais combien coûtera à la RDC le choix de ne pas les traiter.

Sources : Zijin Mining, Caixin, Le Point.cd, MiningWrap, Bankable.
1. Le risque social : une mine riche dans une ville qui a soif
Les premières semaines de production n’ont pas apaisé Manono. Les 9 et 10 septembre 2026, les employés de Manono Lithium ont débrayé. Parti du département ingénierie, avec les chauffeurs de bus et d’engins lourds, le mouvement s’est étendu le lendemain à l’ensemble du personnel. Les travailleurs ont barricadé la route Manono–Kanteba en brûlant des pneus.
Leurs revendications sont précises : un salaire de base revalorisé et payé en dollars, l’application du SMIG, la prise en charge des allocations familiales, la fin d’un système de paie au pointage qu’ils assimilent à celui des journaliers, et une meilleure nourriture sur le site. Un chauffeur-opérateur a résumé à Radio Okapi le sentiment dominant :
« J’ai travaillé pendant 28 jours, mais on a réduit les jours » — un employé, Radio Okapi
Interrogé par l’AFP, Zijin a assuré avoir dialogué avec les représentants du personnel et accepté de corriger des écarts de salaires et d’instaurer une prime de nuit. C’est un premier pas. Mais il est intervenu sous la pression de la rue, pas à l’initiative de l’inspection du travail.
Le contexte rend la situation explosive. Selon les témoignages recueillis par l’AFP, des mineurs employés par des compagnies étrangères gagnent souvent moins de 200 dollars par mois. Le taux de pauvreté de la région atteint 88 %. L’administrateur du territoire rappelle que Manono n’a ni eau potable ni électricité. Et la mémoire locale est lourde : les compagnies du passé, dit-il, ont pris le minerai et laissé des trous.
Le risque pour l’État : une mine stratégique dont la production peut être interrompue à tout moment par une route barricadée, et une population qui conclut que le lithium, comme l’étain avant lui, enrichit les autres. Quand la frustration sociale n’est pas canalisée par les institutions, elle finit par l’être par d’autres, dans une province qui n’est pas à l’abri des tensions sécuritaires.
2. Le risque de gouvernance : une acquisition de titres jamais soldée
L’entrée de Zijin à Manono remonte à 2021. La Cominière, entreprise publique, a cédé à une filiale du groupe chinois 15 % des 25 % qu’elle détenait dans Dathcom Mining, la coentreprise formée avec l’australien AVZ. Prix : 33,4 millions de dollars.
En avril 2022, l’Inspection générale des finances a rendu un rapport accablant sur cette opération. Selon l’IGF, la cession a violé les dispositions légales sur le désengagement de l’État des entreprises du Portefeuille. Les parts étaient évaluées à 150 millions de dollars dans l’étude de faisabilité, soit un manque à gagner estimé à 116,56 millions de dollars pour le Trésor. L’IGF dénonçait aussi la dilapidation du produit de la vente et une cession présentée comme provisoire de 5 % supplémentaires à une autre société, mais en réalité définitive. Elle concluait à la responsabilité pénale de la direction de la Cominière et du ministère du Portefeuille.
Zijin, de son côté, a toujours affirmé avoir payé la juste valeur marchande, en y ajoutant des engagements au profit des communautés, et que la transaction avait été approuvée en assemblée générale puis enregistrée au RCCM. AVZ, à l’inverse, a soutenu que la vente avait ignoré son droit de préemption.
Quatre ans plus tard, l’opinion ne sait toujours pas ce que sont devenues les poursuites annoncées contre les dirigeants de la Cominière, ni où sont passés les 33,4 millions. Entre-temps, le permis retiré à AVZ en 2023 a été réattribué à la coentreprise Zijin–Cominière, qui produit aujourd’hui.
Le risque pour l’État : l’impunité devient un modèle d’affaires. Si une cession que l’organe de contrôle de l’État juge illégale et préjudiciable débouche sur une mine en production sans aucune conséquence judiciaire, le message envoyé à tous les opérateurs, chinois ou non, est clair : en RDC, les titres miniers se négocient dans les couloirs, et la régularisation vient après. C’est exactement l’inverse du discours officiel sur l’assainissement du secteur.
3. Le risque juridique et financier : l’État en première ligne
Le dossier Manono a déjà un coût chiffré. Le tribunal de la Chambre de commerce internationale (CCI) a condamné la Cominière à verser 39,1 millions d’euros à AVZ pour ne pas avoir respecté ses ordonnances provisoires, qui lui interdisaient de mettre en œuvre la résiliation de la coentreprise. Dans la même procédure, le tribunal a reproché à la Cominière de ne pas avoir payé sa part des frais d’arbitrage.
Devant le CIRDI, le centre d’arbitrage de la Banque mondiale, Kinshasa a obtenu en avril 2026 la levée des mesures provisoires qui l’obligeaient à rétablir les droits d’AVZ. C’est une victoire d’étape, pas un jugement sur le fond, qui n’a toujours pas été rendu à notre connaissance.
Le risque pour l’État : c’est le Trésor public, et non Zijin, qui paiera si les tribunaux donnent raison à AVZ sur le fond. L’investisseur chinois a pris des positions industrielles ; l’État et son entreprise publique ont pris le risque juridique. Une sentence défavorable pourrait aussi exposer des actifs congolais à l’étranger à des saisies, comme la RDC l’a déjà vécu dans d’autres dossiers.
4. Le risque commercial : un lithium que l’Occident pourrait refuser
Le lithium de Manono sort aujourd’hui vers un seul client, la Chine. Ce modèle est fragile. Les grands acheteurs occidentaux, constructeurs automobiles et fabricants de batteries, sont soumis à des obligations croissantes de devoir de diligence sur leurs chaînes d’approvisionnement, notamment avec le règlement européen sur les batteries. Un minerai associé à des conflits sociaux, à une acquisition de titres contestée et à des arbitrages internationaux est un minerai que leurs services de conformité écartent.
La RDC l’a appris à ses dépens avec le cobalt artisanal : il a fallu des années pour lever le soupçon pesant sur toute la production nationale. Le lithium n’a pas encore cette réputation. Il est temps d’éviter qu’il la prenne.
Le risque pour l’État : une dépendance totale à un acheteur unique, qui fixe en pratique le prix d’enlèvement, et une décote durable sur le « lithium congolais ». Avec un risque de prix de transfert difficile à contrôler lorsque producteur et acheteur appartiennent au même groupe.
5. Le risque géopolitique : perdre la main dans la rivalité sino-américaine
Manono est désormais un terrain de rivalité entre Pékin et Washington. Au nord, Zijin produit. Au sud et autour du gisement, l’américain KoBold Metals, soutenu par Bill Gates et Jeff Bezos, explore avec des moyens importants et a négocié avec Kinshasa le développement de la partie méridionale. À Manono, certains mineurs disent déjà vouloir travailler « chez les Américains », et le clergé local espère que la concurrence améliorera les conditions de travail.
Le risque pour l’État : si l’État ne fixe pas lui-même des règles claires et les fait respecter à tous, ce sont les investisseurs qui imposeront leurs standards, et leurs puissances qui arbitreront. Tolérer des abus chez l’un affaiblit la capacité de Kinshasa à exiger quoi que ce soit de l’autre.
Ce n’est pas une question de nationalité, mais d’État
Il serait trop simple de réduire le problème à « la Chine ». Les mauvaises conditions de travail, les titres acquis dans l’opacité et les partenariats déséquilibrés ne sont pas l’apanage d’un pays : la Gécamines et d’autres entreprises publiques en ont fait l’expérience avec des partenaires de toutes origines. Ce qui est en jeu à Manono, c’est la capacité de l’État congolais à appliquer ses propres lois à un investisseur puissant, au moment précis où il en a le plus besoin.
Ce que l’État peut faire dès maintenant
▪ Inspection du travail : une mission indépendante sur le site, avec publication des conclusions sur les salaires, le SMIG, le pointage et les allocations familiales.
▪ Suite judiciaire du rapport IGF : rendre public l’état des poursuites contre les responsables de la cession de 2021 et retracer l’usage des 33,4 millions de dollars.
▪ Transparence contractuelle : publier l’intégralité des contrats et avenants de Manono Lithium, comme le prévoit le Code minier, y compris les termes de l’enlèvement par Zijin.
▪ Contrôle des prix de transfert : vérifier systématiquement, via le CEEC et la DGRAD, que les prix déclarés à l’export correspondent aux références internationales.
▪ Cahier des charges communautaire : eau, électricité, routes et formation à Manono, avec un calendrier public et un suivi par la société civile.
▪ Gestion du contentieux : une stratégie claire pour solder les arbitrages, plutôt que de laisser s’accumuler les pénalités.
Manono peut devenir la vitrine d’une RDC qui transforme enfin ses ressources en développement. Ou un nouveau chapitre d’une histoire trop connue, où le minerai part, les trous restent, et l’État paie les procès. Le choix se fait maintenant, pendant que la mine démarre, pas dans dix ans.




