Entre 1972 et 1990, l’économie du Zaïre repose largement sur la Gécamines. À Kolwezi, Likasi, Lubumbashi ou Kambove, le nom de l’entreprise est présent dans les mines, les usines, les écoles, les hôpitaux et les cités ouvrières. La Générale des Carrières et des Mines n’est pas une entreprise publique comme les autres : elle constitue l’un des principaux piliers économiques et sociaux de l’État zaïrois. Elle extrait le cuivre et le cobalt, exporte, paie des impôts, emploie des dizaines de milliers de travailleurs et prend en charge une partie des services qui relèvent normalement de la puissance publique.
Le sommet de la puissance
Au sommet de sa puissance, la Gécamines atteint des niveaux de production exceptionnels. En 1986, elle produit 476 033 tonnes de cuivre, 14 500 tonnes de cobalt et 64 000 tonnes de zinc, pour un chiffre d’affaires proche du milliard de dollars. Son effectif atteint environ 36 000 travailleurs. Dans le Katanga, des centaines de milliers de personnes dépendent directement ou indirectement de ses activités. Mais derrière cette réussite industrielle se dessine déjà une fragilité : la Gécamines est devenue l’une des principales sources de financement du régime de Mobutu Sese Seko. Plus elle produit, plus elle est sollicitée pour financer l’État, ses réseaux et ses dépenses discrétionnaires.
Au début des années 1980, la dépendance du Zaïre à l’égard de la Gécamines est devenue considérable. Selon plusieurs estimations, l’entreprise fournit jusqu’aux trois quarts des recettes d’exportation du pays et entre 60 et 65% des recettes budgétaires de l’État. Certaines données évoquent même environ 66% des recettes budgétaires et 70% des recettes d’exportation en 1980. Le cuivre et le cobalt du Katanga ne sont donc pas de simples produits miniers : ils constituent le principal moteur financier du pays et contribuent au paiement des fonctionnaires, aux infrastructures, à l’administration, à l’armée et aux autres dépenses publiques.
Une économie dans l’économie
Dans le Shaba, ancien nom du Katanga sous Mobutu, la Gécamines représente la principale base économique de la province. Autour de ses complexes miniers s’organise tout un système urbain comprenant l’eau, l’électricité, les routes, les logements, les écoles et les soins de santé. Près de 250 000 personnes, en comptant les familles, dépendent directement de ses salaires au sommet de sa puissance. À cette population s’ajoutent les transporteurs, les commerçants, les sous-traitants et les autres acteurs économiques qui gravitent autour des sites industriels. La Gécamines devient ainsi une véritable économie dans l’économie.
Cette puissance repose sur les richesses géologiques exceptionnelles du Katanga et sur un appareil industriel intégré. La province possède certains des plus importants gisements de cuivre et de cobalt au monde. Héritière de l’Union minière du Haut-Katanga, la Gécamines dispose de mines, de concentrateurs et d’usines métallurgiques. Son dispositif productif s’organise autour de trois grands ensembles : le Groupe Ouest, autour de Kolwezi, le Groupe Centre, autour de Likasi, et le Groupe Sud, autour de Lubumbashi. Au cœur de cet appareil se trouve Kamoto, près de Kolwezi, dont les installations alimentent une grande partie de la chaîne de transformation du cuivre et du cobalt.
Kolwezi est alors la capitale de cet empire industriel. La ville est entourée de gisements, de concentrateurs et d’installations métallurgiques qui font de la Gécamines un acteur majeur de l’industrie mondiale. Mais la puissance de l’entreprise ne se mesure pas seulement à ses tonnages. Elle se lit aussi dans la vie quotidienne des populations. La Gécamines fournit des logements, gère des hôpitaux et des dispensaires, entretient des écoles, participe à l’approvisionnement en eau et en électricité et maintient les routes reliant les différents sites miniers. Elle possède également des économats, des boulangeries, des coopératives agricoles et des circuits de distribution de vivres.
Dans cet univers se développe une véritable communauté industrielle. Un emploi à la Gécamines donne accès à un logement, aux soins médicaux pour la famille, à la scolarité des enfants et à différents avantages sociaux. La stabilité de l’emploi contribue à l’émergence d’une classe moyenne industrielle dans le Katanga. Les écoles, les clubs sportifs, les fanfares, les chorales et les équipes de football renforcent l’identité collective de l’entreprise. Pour plusieurs générations, travailler à la Gécamines devient un marqueur social. Mais ce modèle repose sur un équilibre fragile, car l’entreprise dépend des cours internationaux, subit une forte pression fiscale et est de plus en plus exposée aux interventions politiques.
La première alerte vient des marchés internationaux. En 1974, le prix du cuivre atteint des niveaux historiques avant de connaître une correction brutale. Ce choc révèle la vulnérabilité d’une économie construite autour d’une seule matière première. La Gécamines peut produire beaucoup, mais elle ne contrôle ni les cours internationaux ni la demande mondiale. Dans le même temps, le pouvoir politique puise de plus en plus largement dans les ressources de l’entreprise. En 1978, la Gécamines reçoit notamment l’ordre de transférer ses recettes d’exportation sur un compte présidentiel. À ces prélèvements s’ajoutent, selon les sources citées, les commandes à des entreprises proches du pouvoir, les recrutements clientélistes et les avances de trésorerie accordées à d’autres structures publiques.
Le problème ne réside donc pas seulement dans les sommes prélevées, mais dans les ressources qui restent disponibles pour entretenir et moderniser l’outil industriel. Une entreprise minière doit renouveler ses équipements, réparer ses installations, acheter des pièces détachées et investir dans la maintenance. Or, à la fin des années 1980, la Gécamines produit encore d’importants volumes, tout en étant incapable de financer seule sa propre survie. En 1987, la Banque mondiale approuve un programme de réhabilitation de 110 millions de dollars, avec le concours de partenaires européens. L’objectif est de rénover les installations métallurgiques, renouveler les équipements miniers et améliorer la gestion. La machine fonctionne encore, mais elle commence à s’user.
Les premiers signaux rouges apparaissent dans les chiffres de production. En 1989, la Gécamines produit encore 440 848 tonnes de cuivre, soit un niveau inférieur de près de 7% au record de 1986. En 1990, la production tombe à environ 376 000 tonnes. En septembre de la même année, une partie des installations de Kamoto s’effondre. Le site étant l’un des piliers du système productif de la Gécamines, l’accident fragilise l’ensemble de l’économie du Katanga et l’État zaïrois. Entre 1972 et 1990, la Gécamines aura donc été à la fois un exceptionnel succès industriel et une entreprise affaiblie par sa propre dépendance. En 1986, elle atteint son sommet productif ; quatre ans plus tard, son âge d’or est terminé. Le prochain épisode reviendra sur cette chute : « Kamoto, l’effondrement 1990-1997 : quand la Gécamines s’écroule ».
Olito MUKINZI




