L’année 2022 marque un tournant dans l’histoire récente de Glencore en République démocratique du Congo. Rarement une seule année aura concentré autant de paradoxes. D’un côté, le géant suisse traverse une période difficile, plombée par des problèmes techniques dans ses principales mines congolaises et rattrapée par des scandales de corruption qui débouchent sur des sanctions historiques. De l’autre, ses filiales congolaises versent plus d’un milliard de dollars au Trésor public, un niveau jamais atteint auparavant.
Au milieu de ces deux réalités se trouve une troisième histoire, plus discrète mais déterminante : celle des communautés riveraines des mines, qui voient enfin entrer en vigueur, quatre ans après la réforme du Code minier, le mécanisme de la dotation de 0,3 % du chiffre d’affaires destiné au financement de leur développement.
Une production en recul malgré un marché favorable
Après l’exercice exceptionnel de 2021, Glencore aborde 2022 avec un handicap majeur. À Kamoto Copper Company (KCC), les difficultés géotechniques affectent directement la production. Le cuivre recule de 17 %, à 220 100 tonnes, tandis que Mutanda Mining (MUMI), relancée progressivement après sa mise sous cocon, produit 33 300 tonnes de cuivre et 18 300 tonnes de cobalt.
Ces contre-performances se reflètent immédiatement dans les résultats financiers du segment africain du groupe. Le chiffre d’affaires recule de 17 %, à 3,53 milliards de dollars. Plus significatif encore, l’EBITDA ajusté chute de 29 %, passant de près de 2,2 milliards à 1,55 milliard de dollars, tandis que la marge opérationnelle perd sept points.
Glencore attribue explicitement cette baisse aux difficultés rencontrées dans ses opérations congolaises, reconnaissant que les problèmes géotechniques de Katanga ont amputé à eux seuls l’EBITDA africain d’environ 600 millions de dollars.
Pour autant, les comptes consolidés restent cohérents avec les données publiées en RDC. Les déclarations de l’ITIE-RDC évaluent le chiffre d’affaires combiné de KCC et de Mutanda à 3,39 milliards de dollars, soit un écart d’environ 4 % seulement avec les états financiers du groupe, une différence qui demeure compatible avec les méthodes de consolidation comptable.
Un record absolu pour les finances publiques
Malgré cette baisse d’activité, les recettes publiques explosent.
Selon les déclarations ITIE, les deux filiales congolaises de Glencore versent ensemble près de 1,14 milliard de dollars à l’État congolais en 2022.
À elle seule, KCC contribue à hauteur de plus de 953 millions de dollars, dont près de 469 millions d’impôt sur les bénéfices et 193 millions de redevances minières. Mutanda ajoute environ 184 millions de dollars, essentiellement grâce aux redevances liées à la reprise de ses activités.
Les tableaux de l’ITIE montrent même que KCC représente à elle seule plus de 15 % des revenus miniers nationaux, confirmant son statut de premier contributeur fiscal du secteur extractif congolais.
Ces chiffres illustrent une réalité souvent peu soulignée : même en année de ralentissement opérationnel, les grandes mines industrielles continuent de soutenir massivement les finances publiques de la RDC.
Enfin, le démarrage du mécanisme communautaire

Pour les populations riveraines, 2022 constitue également une année charnière.
Quatre ans après la révision du Code minier de 2018, les arrêtés interministériels créant officiellement les Organismes spécialisés de Dotation pour contribution au développement communautaire (DOT) de KCC et de Mutanda sont finalement signés le 4 mai 2022.
Quelques mois plus tard, le 2 septembre, KCC paraphe son premier cahier des charges communautaire.
L’entreprise s’engage à financer 40 millions de dollars de projets de développement sur cinq ans dans le secteur de Luilu ainsi que dans les communes de Manika et Dilala, à Kolwezi.
Mutanda suit avec un engagement de 13 millions de dollars.
Au total, plus de 53 millions de dollars sont promis aux communautés locales pour les cinq années suivantes, soit un peu plus de 10 millions de dollars par an.
Sur le papier, le dispositif prévu par le Code minier devient enfin une réalité.
Des versements qui interrogent
Mais les chiffres publiés par l’ITIE révèlent rapidement des disparités.
En appliquant strictement le taux légal de 0,3 % du chiffre d’affaires, KCC aurait dû verser environ 7,91 millions de dollars au titre de la dotation communautaire.
Or, les déclarations officielles font état d’un versement de seulement 4,93 millions de dollars, soit environ 0,19 % de son chiffre d’affaires déclaré.
L’écart atteint près de 3 millions de dollars.
À l’inverse, Mutanda verse 11,37 millions de dollars, alors que l’application stricte du taux légal conduirait à une contribution d’environ 2,26 millions.
Cette différence importante s’explique vraisemblablement par un rattrapage de paiements liés aux retards accumulés avant la mise en œuvre effective du mécanisme.
Au niveau national, seules sept entreprises minières déclarent avoir alimenté leur fonds de dotation en 2022. Avec plus de 11 millions de dollars, Mutanda devient la première contributrice du pays, tandis que KCC occupe la troisième place.
Ces données illustrent les difficultés des premières années d’application d’une réforme dont les textes d’exécution sont arrivés avec plusieurs années de retard.
L’ombre des scandales judiciaires
Cette même année, Glencore doit également solder l’un des plus importants dossiers judiciaires de son histoire.
En mai 2022, le groupe plaide coupable devant les autorités américaines, britanniques et brésiliennes dans plusieurs affaires de corruption et de manipulation des marchés. L’ensemble des sanctions dépasse 1,1 milliard de dollars.
Les autorités américaines indiquent notamment que Glencore reconnaît avoir versé environ 27,5 millions de dollars à des intermédiaires en RDC afin d’obtenir ou de conserver certains avantages commerciaux.
Quelques mois plus tard, en décembre, le groupe conclut également un accord de 180 millions de dollars avec le gouvernement congolais afin de mettre un terme aux litiges portant sur la période 2007-2018.
Ces règlements judiciaires n’affectent pas directement les performances opérationnelles de 2022, mais ils renforcent les exigences de transparence qui entourent désormais les activités du groupe dans le pays.
Une année de transition plus que de rupture
En apparence, 2022 ressemble à une année de contradictions.
Les bénéfices diminuent, mais les recettes fiscales atteignent un sommet historique.
Les communautés obtiennent enfin leurs premiers mécanismes institutionnels de financement, mais les premiers versements soulèvent déjà des interrogations sur le respect intégral du taux légal.
Enfin, au moment même où Glencore renforce sa contribution aux finances publiques congolaises, le groupe reconnaît devant plusieurs juridictions internationales des pratiques de corruption remontant aux années précédentes.
Cette année charnière marque ainsi la fin d’un cycle. Celui d’une industrie minière où la seule performance économique suffisait à mesurer la réussite d’une entreprise. Désormais, les attentes portent autant sur la gouvernance, la transparence et le partage des bénéfices avec les communautés que sur les volumes de cuivre ou de cobalt produits.
En RDC, l’année 2022 restera comme celle où les chiffres records des recettes publiques ont cohabité avec une exigence croissante de redevabilité envers les populations vivant au pied des plus grandes mines du pays.




