L’année 2023 restera comme celle des paradoxes pour Glencore en République démocratique du Congo. Alors que le géant suisse a versé près d’un milliard de dollars au Trésor public congolais, son activité africaine a enregistré sa pire performance financière depuis plusieurs années. Dans le même temps, les communautés riveraines des mines ont bénéficié de la plus importante dotation communautaire du pays, mais essentiellement sous la forme d’un rattrapage d’arriérés, tandis que les dépenses sociales volontaires de l’entreprise se sont effondrées.
Au cœur de cette contradiction se trouve un facteur déterminant : la chute brutale des cours du cobalt.
Le retournement du marché
Après plusieurs années de prix élevés, le cobalt connaît en 2023 une correction spectaculaire. Son prix moyen recule à 15,48 dollars la livre, entraînant un choc sur l’ensemble de l’industrie congolaise.
Pour Glencore, les effets sont immédiats.
La production de cuivre de Kamoto Copper Company (KCC) progresse pour atteindre 206,4 milliers de tonnes, tandis que celle de cobalt atteint 27,6 milliers de tonnes. À Mutanda Mining (MUMI), la production s’établit à 35,1 milliers de tonnes de cuivre et 11,2 milliers de tonnes de cobalt.
Autrement dit, les volumes restent solides. Ce ne sont donc pas les performances industrielles qui expliquent les difficultés financières, mais bien la dégradation rapide des prix internationaux.
Une rentabilité presque anéantie
Les comptes publiés par Glencore illustrent l’ampleur du choc.
Le chiffre d’affaires du segment Afrique tombe à 2,442 milliards de dollars, soit une baisse de 31 % par rapport à 2022.
Plus spectaculaire encore, l’EBITDA ajusté s’effondre de 87 %, passant à seulement 195 millions de dollars, contre plus de 1,5 milliard un an auparavant.
La marge opérationnelle minière chute de 44 % à seulement 8 %, tandis que l’EBIT ajusté devient négatif (–380 millions de dollars), une première depuis plusieurs exercices.
Paradoxalement, Glencore augmente pourtant ses investissements. Les dépenses d’investissement atteignent 622 millions de dollars, en hausse de 41 %, signe que le groupe poursuit ses projets industriels malgré la dégradation de la conjoncture.
Les données de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE-RDC) confirment cette tendance.
Selon l’ITIE, le chiffre d’affaires de KCC recule de 30,87 %, à 1,822 milliard de dollars, tandis que celui de Mutanda chute de 48,34 %, à 389 millions de dollars.
Les chiffres congolais rejoignent ainsi les comptes publiés par Glencore : 2023 est avant tout une crise des revenus, davantage qu’une crise de production.
Près d’un milliard de dollars pour les finances publiques
La baisse de rentabilité ne s’est toutefois pas traduite par un effondrement des recettes publiques.
En 2023, KCC et Mutanda versent ensemble 923,3 millions de dollars d’impôts, taxes et redevances à l’État congolais.
À elles seules, les deux entreprises acquittent :
- 293,2 millions de dollars d’impôt sur les bénéfices ;
- 157,7 millions de redevances minières ;
- près de 50 millions de taxes sur les salaires ;
- ainsi que plusieurs centaines de millions de dollars d’autres prélèvements fiscaux et parafiscaux.
Les données de l’ITIE montrent également le poids de ces deux sociétés dans les finances publiques nationales.
KCC génère à elle seule 655,8 millions de dollars de revenus déclarés pour l’État, soit 11,69 % de l’ensemble des recettes du secteur extractif. Parmi ceux-ci, plus de 505 millions de dollars alimentent directement le Trésor public.
Mutanda représente pour sa part 231,1 millions de dollars de recettes générées, dont plus de 200 millions sont effectivement encaissés par le Trésor.
Même dans une année difficile, Glencore demeure donc l’un des principaux contributeurs fiscaux du secteur minier congolais.
Une dotation communautaire historique… mais trompeuse
C’est sur le terrain du développement communautaire que les chiffres deviennent plus complexes.
Le 30 janvier 2023, le Fonds de dotation de KCC reçoit à lui seul 10 millions de dollars.
Au terme de l’exercice, KCC aura versé 20 millions de dollars, devenant de loin le premier contributeur national au mécanisme de la dotation de 0,3 % du chiffre d’affaires instaurée par le Code minier.
Ce montant place l’entreprise devant :
- Tenke Fungurume Mining (13 millions de dollars) ;
- COMMUS (10,4 millions) ;
- SOMIDEZ (7,7 millions) ;
- Metalkol (7,1 millions) ;
- Kamoa Copper (6,4 millions).
Mutanda, de son côté, contribue à hauteur de 2,26 millions de dollars.
À première vue, ces chiffres pourraient laisser croire à un engagement exceptionnel de Glencore envers les communautés locales.
La réalité est plus nuancée.
Une grande partie de ces versements correspond au règlement d’arriérés accumulés lors des exercices précédents. Autrement dit, la forte dotation observée en 2023 ne traduit pas une hausse soudaine des investissements communautaires, mais plutôt une régularisation d’obligations antérieures.
La Cour des comptes relève par ailleurs que le versement de 10 millions de dollars effectué le 30 janvier n’a pas respecté la clé légale de répartition imposée par le Code minier, qui prévoit 90 % pour les projets communautaires, 6 % pour le fonctionnement du fonds et 4 % pour la supervision.
Les dépenses sociales s’effondrent
Le contraste est encore plus frappant lorsqu’on observe les dépenses sociales directement réalisées par les entreprises.
Chez KCC, les dépenses sociales volontaires passent de 11,6 millions de dollars en 2022 à seulement 836 999 dollars en 2023, soit une chute de 93 %.
Chez Mutanda, les dépenses sociales obligatoires sont divisées par deux, tombant à 1,1 million de dollars. L’entreprise déclare également 927 068 dollars de dépenses volontaires.
Au total, les investissements sociaux des deux sociétés passent de 13,8 millions à 2,88 millions de dollars, soit une baisse de 79 % en une seule année.
Ces chiffres illustrent une réalité souvent dénoncée par les organisations de la société civile : lorsque les prix des métaux chutent, les dépenses sociales figurent parmi les premiers postes à être réduits.
Le développement local apparaît ainsi fortement dépendant des cycles internationaux des matières premières, alors même que les besoins des communautés, eux, demeurent constants.
Une gouvernance toujours sous surveillance
Les difficultés ne concernent pas uniquement le niveau des financements.
Le Conseil permanent de la comptabilité au Congo (COREF) estime qu’en 2023, seuls 45 % des ressources mobilisées par les fonds de dotation ont effectivement été consacrés à des projets de développement.
Autrement dit, plus de la moitié des ressources disponibles n’ont pas encore bénéficié directement aux populations.
Ce constat relance les interrogations sur la gouvernance des fonds communautaires, leur capacité d’exécution et les mécanismes de contrôle mis en place autour de cette réforme phare du Code minier de 2018.
Le paradoxe de 2023
Les chiffres résument à eux seuls les contradictions de l’année.
Sur la base des revenus déclarés à l’ITIE, la dotation minimale légalement exigible pour KCC aurait représenté environ 6,6 millions de dollars. Pourtant, KCC et Mutanda versent ensemble 22,26 millions de dollars, essentiellement pour apurer des retards accumulés.
Dans le même temps, les dépenses sociales effectivement réalisées ne représentent que 2,88 millions de dollars, alors que les versements fiscaux et parafiscaux à l’État atteignent 923 millions de dollars.
L’année 2023 montre ainsi qu’une forte contribution fiscale ne garantit pas nécessairement une amélioration immédiate des conditions de vie des communautés riveraines.
Elle révèle également les limites d’un modèle où les investissements sociaux demeurent étroitement dépendants de la conjoncture des marchés internationaux.
Le rattrapage des arriérés de la dotation communautaire constitue certes un signal positif de mise en conformité. Mais il rappelle surtout que le véritable enjeu ne réside plus uniquement dans le paiement des fonds, mais dans leur gouvernance, leur exécution et leur capacité à produire des résultats tangibles pour les populations vivant à proximité des mines.




