À Manono, le lithium congolais vient de franchir une étape symbolique : les premiers concentrés de spodumène ont quitté le Tanganyika. Mais derrière cette première exportation se dessine une réalité plus complexe. Au nord, Zijin Mining avance vers la production industrielle. Au sud, KoBold Metals tente de reprendre pied sur un projet paralysé par des contentieux. Entre les deux, les mêmes questions demeurent : comment évacuer le minerai, où créer la valeur et jusqu’où l’État congolais entend-il maîtriser une ressource devenue stratégique ?
Une première exportation, mais encore des incertitudes
À Manono, dans la province du Tanganyika, le lithium n’est plus seulement une promesse géologique. Il commence à circuler.
Le 22 juillet 2026, les premiers lots de concentré de spodumène produits par Manono Lithium ont quitté le port de Mutowa, près de Kalemie, à destination de Kigoma, en Tanzanie. Cette expédition a été présentée comme la première exportation officielle de lithium de la République démocratique du Congo.
L’image est forte. Mais elle ne doit pas masquer les incertitudes qui accompagnent encore le démarrage industriel du projet. Le volume exact de la cargaison, sa teneur, sa valeur commerciale, l’identité de l’acheteur et sa destination finale n’ont pas été publiquement détaillés. La première expédition constitue donc davantage un jalon industriel qu’une démonstration de la pleine capacité commerciale de Manono.
Au nord, Zijin passe à l’offensive
Le projet Manono Lithium, situé dans la partie nord-est du vaste gisement de Manono-Kitotolo, est contrôlé à 54,9 % par Jinxiang Lithium, filiale de Zijin Mining. La Cominière, société minière publique congolaise, détient 35,1 %, tandis que l’État congolais conserve 10 %.
Pour Zijin, Manono constitue désormais l’un des projets importants de sa stratégie mondiale dans le lithium. Le groupe chinois vise une capacité de traitement de plusieurs millions de tonnes de minerai par an et une production pouvant atteindre environ un million de tonnes de concentré de spodumène annuellement lorsque le dispositif sera pleinement opérationnel.
Le calendrier industriel reste toutefois progressif. Certaines installations de la première phase ont été mises en service en 2026, tandis que les circuits de broyage et de flottation ainsi que les installations métallurgiques doivent encore monter en puissance. Le groupe prévoit également des étapes supplémentaires de transformation, notamment autour du sulfate de lithium.
Autrement dit, Manono a commencé à produire, mais le véritable test industriel reste devant lui : passer d’une première expédition à une production régulière, compétitive et capable de soutenir les volumes annoncés.
Le lithium congolais prend la route de la Tanzanie
La première exportation a surtout révélé une réalité qui pourrait devenir l’un des principaux déterminants de l’économie du projet : Manono est enclavé.
Pour rejoindre les marchés internationaux, le concentré doit parcourir plusieurs centaines de kilomètres par route jusqu’à la zone de Kalemie-Mutowa. Il traverse ensuite le lac Tanganyika jusqu’à Kigoma, en Tanzanie, avant de poursuivre son chemin vers Dar es Salaam par le corridor tanzanien.
Il s’agit d’un corridor multimodal : camion, port lacustre, bateau, route ou rail, puis port maritime. Chaque rupture de charge ajoute cependant une variable supplémentaire au coût final. L’état des routes, la disponibilité des moyens de transport lacustre, la capacité des infrastructures portuaires, les formalités douanières, les conditions météorologiques et les éventuelles congestions peuvent affecter la régularité des expéditions.
La question est donc moins de savoir si Manono peut exporter que de déterminer à quel coût et avec quelle régularité il pourra le faire à grande échelle.
Le corridor actuel constitue une solution de désenclavement. Il ne constitue pas nécessairement, à lui seul, la réponse définitive aux ambitions industrielles du projet. La liaison ferroviaire demeure notamment un enjeu de long terme. Tant que les infrastructures ferroviaires et portuaires ne seront pas suffisamment robustes, l’acheminement du lithium restera dépendant d’une chaîne logistique complexe.
Au sud, une autre bataille commence
À quelques kilomètres de cette nouvelle réalité industrielle, le sud de Manono raconte une histoire différente.
Le secteur associé au projet Roche Dure, historiquement porté par Dathcom Mining et AVZ Minerals, demeure au cœur d’un conflit juridique et institutionnel qui a largement dépassé le seul cadre minier congolais.
En mai 2025, KoBold Metals et AVZ Minerals avaient annoncé un accord-cadre prévoyant l’acquisition éventuelle par la société américaine des intérêts d’AVZ dans le projet de Manono. KoBold avait présenté l’opération comme une voie permettant de débloquer le développement du gisement, tout en précisant que sa réalisation restait soumise à plusieurs conditions.
Deux mois plus tard, en juillet 2025, Kinshasa annonçait avoir conclu un accord avec KoBold pour faire de l’entreprise américaine son partenaire privilégié dans le développement de la partie sud de Manono.
Mais le dossier s’est immédiatement heurté au contentieux opposant AVZ et la RDC. AVZ a soutenu que l’accord conclu entre Kinshasa et KoBold était incompatible avec des mesures prises dans le cadre de la procédure d’arbitrage engagée devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI). Selon la société australienne, ces mesures protégeaient ses droits dans l’attente du règlement du différend.
Ainsi, alors que Zijin a commencé à faire sortir du lithium du nord de Manono, le sud reste prisonnier d’une équation juridico-institutionnelle beaucoup plus complexe.
Deux projets, deux partenaires étrangers, deux trajectoires : l’un avance vers la production, l’autre reste suspendu à la résolution de droits contestés.
Où sera créée la valeur du lithium congolais ?
L’enjeu de Manono ne se résume pourtant ni à Zijin ni à KoBold. Il concerne la capacité de la RDC à transformer une ressource stratégique en valeur industrielle.
Le modèle actuellement visible repose largement sur la production de concentré de spodumène. Or le concentré n’est qu’un maillon de la chaîne du lithium. Zijin prévoit lui-même des étapes supplémentaires de traitement, notamment avec une production de sulfate de lithium.
Mais la question fondamentale reste celle de la localisation de la valeur ajoutée : combien d’étapes de transformation seront réalisées en RDC, combien seront effectuées à l’étranger et quelle part des emplois industriels, des compétences technologiques et des revenus restera effectivement dans le pays ?
C’est là que Manono pourrait devenir un précédent pour le lithium congolais. Le pays dispose du minerai. Il lui reste à démontrer qu’il peut aussi capter une part significative de l’industrie construite autour de ce minerai.
La présence chinoise, entre opportunité industrielle et enjeu de captation de valeur
La présence de Zijin ne constitue pas, en elle-même, un problème. Le groupe apporte des capitaux, une capacité industrielle et une expérience internationale qui permettent de transformer un gisement longtemps resté au stade du potentiel en opération minière.
Mais cette présence pose une question stratégique.
Le principal actionnaire est chinois. Le financement et l’ingénierie industrielle sont largement liés à un groupe chinois. Les marchés asiatiques constituent une destination naturelle du concentré. Et la transformation en produits à plus forte valeur ajoutée pourrait, à terme, rester en partie située hors du territoire congolais.
Le sujet n’est donc pas de savoir si la Chine est présente à Manono. Elle l’est. La question est plutôt de savoir quelle place la RDC occupera dans la chaîne de valeur qui se construit autour de cette présence.
Cette interrogation dépasse d’ailleurs Manono. Elle renvoie au débat plus large sur le modèle minier congolais : exporter une matière première stratégique ou utiliser cette ressource pour construire progressivement une base industrielle nationale.
L’électricité, l’autre verrou
Il existe un autre défi, moins spectaculaire que les batailles judiciaires, mais tout aussi déterminant : l’énergie.
Le traitement du minerai de lithium nécessite des installations industrielles lourdes — concassage, broyage, séparation, flottation, pompage et autres opérations de traitement. La disponibilité d’une énergie stable et compétitive devient donc une condition essentielle de la performance du projet.
Zijin a engagé des investissements dans des infrastructures énergétiques destinées à accompagner le développement du projet.
Mais une question demeure : jusqu’où les infrastructures construites pour la mine pourront-elles également bénéficier au territoire ?
À Manono, l’enjeu ne sera pas seulement de produire suffisamment d’électricité pour faire fonctionner une usine. Il sera aussi de mesurer les effets de l’investissement minier sur l’accès à l’énergie, les infrastructures publiques, les activités économiques locales et les conditions de vie des populations.
C’est précisément sur ce terrain que se joue une partie de la légitimité sociale d’un projet minier.
La transparence reste le talon d’Achille
À mesure que le lithium devient stratégique, une autre bataille se joue dans les documents officiels.
Des organisations de la société civile spécialisées dans la gouvernance des ressources naturelles ont identifié plusieurs points d’interrogation autour du secteur émergent du lithium à Manono : changements de partenaires, contentieux sur les droits miniers, interrogations sur certaines procédures, disponibilité limitée de certains contrats et questions relatives à la gestion des participations publiques.
Ces critiques doivent être distinguées des faits juridiquement établis. Elles constituent des préoccupations et des demandes de transparence, et non des conclusions judiciaires établissant à elles seules une irrégularité.
Des interrogations ont également été soulevées sur la valorisation d’une participation dans Dathcom cédée à Zijin en 2021. La comparaison entre certaines évaluations avancées et le prix de cession cité soulève une question importante sur la valorisation des actifs publics.
Cette nuance est essentielle. Dans un secteur aussi stratégique, la transparence ne doit pas seulement servir à répondre aux accusations. Elle doit permettre aux citoyens, au Parlement, aux organes de contrôle, aux investisseurs et aux communautés de comprendre précisément ce que l’État possède, ce qu’il cède, ce qu’il perçoit et ce qu’il obtient en contrepartie.
Manono, laboratoire du nouveau lithium congolais
Le paradoxe de Manono est désormais clairement visible.
D’un côté, le projet franchit une étape historique. Pour la première fois, du concentré de lithium produit en RDC a officiellement pris le chemin des marchés internationaux. Le pays entre ainsi, concrètement, dans une industrie appelée à jouer un rôle majeur dans la transition énergétique mondiale.
De l’autre, les principaux verrous demeurent.
Le premier est logistique : comment transporter régulièrement des volumes importants depuis un gisement enclavé ?
Le deuxième est industriel : combien de valeur ajoutée sera créée en RDC au-delà du concentré ?
Le troisième est énergétique : comment sécuriser une alimentation fiable et compétitive pour accompagner la montée en puissance des opérations ?
Le quatrième est institutionnel : comment garantir la transparence des contrats, des participations publiques et des revenus ?
Le cinquième est juridique : comment résoudre durablement les contentieux qui continuent de peser sur la partie sud du gisement ?
À ces questions s’ajoute celle des retombées locales. Dans le Tanganyika, la réussite de Manono ne sera pas uniquement mesurée en tonnes de spodumène exportées. Elle le sera aussi en emplois qualifiés, en infrastructures, en recettes publiques, en accès à l’énergie et en développement économique local.
Le véritable enjeu de Manono
Le premier convoi chargé de lithium a quitté Mutowa. Mais ce n’est peut-être que le début de l’histoire.
Car Manono ne constitue pas seulement un nouveau projet minier. Le gisement est en train de devenir un test grandeur nature du modèle que la RDC entend appliquer à ses minerais critiques.
Produire vite ou construire une chaîne de valeur ? Exporter du concentré ou transformer davantage sur place ? Attirer les capitaux étrangers ou renforcer parallèlement la capacité de négociation de l’État ? Construire une mine enclavée ou développer autour d’elle un véritable corridor industriel ?
Les réponses à ces questions détermineront probablement davantage l’héritage de Manono que le simple démarrage de la production.
Le lithium congolais vient d’entrer sur le marché mondial. Il reste maintenant à savoir si la RDC parviendra à faire de cette entrée une véritable transformation économique.
À Manono, le premier convoi est parti. La bataille, elle, ne fait que commencer.




